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NOUVEAUX ÉLÉMENS

DE

THÉRAPEUTIQUE

ET DE MATIÈRE MÉDICALE.

DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET.

NOUVEAUX ELEMENS

DE

THÉRAPEUTIQUE

ET DE MATIÈRE MÉDICALE,

SUIVIS

d’un Essai François et latin sur l’Art de formuler, et » *

D’UN Précis sur les Eaux minérales les plus usitées.

PAR J. L. ALIBERT,

Médecin de l’hôpital Saint-Louis et du Lycée Napoléon , Médecin consul- tant des maisons impériales d’Ecoueii et de Saint-Denis , Membre de la Société de la l'acuité et de celle de Médecine de Paris , de la Société médicale d'Eranlation , de l’Académie impériale Joséphine de Vienne, de l’Academie royale de Médecine de Madrid , de celles des Sciences de Turin, Saint-Pétersbourg, etc.

TROISIÈME édition, REVUE , CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

Et ex illius v'itæ circiimstaiiciis, respectibus , atque tolà constitiitione etlam expendendas ducam tàm patholo- gicas quàm ipsas tlierapeuticas Ætiologias.

Stahl, Theoria imdica vera.

TOME SECOND.

A PARIS,

Chez CAILLE et RAVIER, Libraires, rue Pavée- Salnt-André-des-Arcs, 17.

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¥

TABLE DES CHAPITRES

CONTENUS DANS CE VOLUME.

SECONDE PARTIE.

D ES fonctions de relation, considérées comme objet spécial de la TIiérapeutic|ue *

CHAPITRE CINQUIÈME.

Des médicamens qui agissent d’une manière spéciale sur

les propriétés vitales du système nerveux 5

I. Des substances que la médecine emprunte du

règne végétal pour agir sur les propriétés vitales du système nerveux 49

II. Des substances que la médecine emprunte du règne minéral pour agir sur les propriétés vitales

du système nerveux 146

III. Des substances que la médecine emprunte du règne animal pour agir sur les propriétés vitales

du système nerveux 1 53

CHAPITRE SIXIÈME.

Des médicamens qui agissent sur les propriétés vitales

des organes sensitifs j65

SECTION PREMIERE. Des médicamens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales de l’or- gane de la vue 166.

SECTION DEUXIÈME. Des médicarnens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales de l’organe de i’ouie. i 8q

vj TA.BLE

SECTION TROISIÈME. Des médicamens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales de l’organe

de l’odorat Page igS

I. Des substances que la médecine emprunte du règne végétal , pour agir sur les propriétés

vitales de l’odorat j g8

SECTION QUATRIÈME. Des médicamens spécia- lement dirigés sur les propriétés vitales de l’or- gane du goût 208

I. Des substances que la médecine emprunte du règne végétal, pour agir sur les propriétés vi- tales de l’organe du goût 2i4

CHAPITRE SEPTIÈME.

Des médicamens qui agissent d’une manière spéciale

sur les propriétés vitales du système dermoïde.. . . 225 SECTION PREMIÈRE. Des médicamens spécia- lement dirigés sur les propriétés vitales du sys- tème dermoïde , considéré comme organe absox- bant 227

I. Des substances que la médecine emprunte du

règne végétal pour agir sur les pi'opriétés vitales du système dermoïde , considéi’é comme oi’gane absoibant 240

II. Des substances que la médecine emprunte du

règne minéral pour agir sur les pi’ojxx-iétés vitales du système dermoïde , considéi’é comme oi’ganc alxsoi’baxit. . 267

III. Des substances que la médecine emprunte du

règne animal pour agir sur les propriétés vi- tales du système dermoïde, considéré comme oi’gane absorbant 285

SECTION DEUXIÈME. Des médicamens spécia- lement dirigés sur les propriétés vitales du sys-

DES CHAPITRES. vij

tème dermoïde , considéré comme organe exha- lant Page 287

I. Des substances que la médecine emprunte du

règne végétal , pour agir sur les propriétés vi- tales du système dermoïde , considéré comme organe exhalant... 297

II. Des substances que la médecine emprunte, du

règne minéral, pour agir sur les propriétés vi- tales d U système dermoïde , considéré comme organe exhalant 847

III. Des substances que la médecine emprunte du

règne animal , pour agir sur les propriétés vi- tales du système dermoïde , considéré c6mme organe exhalant 565

SECTION TROISIÈME. Des médicamens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales du système dennoïde , considéré comme organe sensible. . . 575

Article premier. Des épispastiques 388

Article deuxième. De l’électricité 407

Article troisième. Du galvanisme /i2i

Article quatrième. Du mesmérisme 446

Article cinquième. Du perkinisme 461

Article sixième. De l’aimant 466

Article septième. Des bains 466

Article huitième. Des effets que les poisons externes peuvent produire sur les propriétés vi- tales du système dermoïde , et des moyens d’y remédier 487

TROISIÈME PARTIE.

Des fonctions de reproduction , considérées comme ob- jet spécial de la Thérapeutique 5i5

VUJ

TABLE

CHAPITRE HUITIÈME.

Des médicaraens qui agissent d’une manière spéciale sur les propriétés vitales du système de lagénération./’n^e 5i4 SECTION PREMIÈRE. Des médicaraens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales de l’appa- reil génital de l’homme. 5i5

SECTION DEUXIEME. Des médicaraens spéciale- ment dirigés sur les propriétés vitales de l’appa- reil génital de la femme, 627

I. Des substances que la médecine emprunte du règne végétal , pour agir sur les propriétés vitales de l’appareil génital de la femme 640

ESSAI

SUR L’ART DE FORMULER.

PREMIÈRE PARTIE.

SECTION PREMIÈRE. Considérations générales sur

l’art de formuler 555

SECTION DEUXIÈME. Règles fondamentales de

l’art de formuler 56o

SECTION TROISIEME. Du mécanisme des formules. 669 SECTION QUATRIEME. Des mesures usitées pour la confection des formules 67 5

SECONDE PARTIE.

SECTION PREMIÈRE. Des formules ou médicaraens composés que l’art dirige particulièrement sur les propriétés vitales du système des voies digestives.. 577 Article premier. Des formules ou médicamens que l’art dirige ]iarticulièrement sur la contractilité librillaire de l’estomac et du conduit intestinal.. 578

Article deuxieme. Des formules ou médicamens composés que 1 art dirige particulièrement sur la

contractilité musculaire de l’estomac ôgq

Article troisième. Des formules ou médicamens comjjosés que l’art dirige particulièrement sur la contractilité musculaire du conduit intestinal ... 6oa Article quatrième. Des formules ou médicamens composes que 1 art dirige particulièrement contre les effets de la présence des vers dans l’estomac

et le conduit intestinal

Article cinquième. Des formules ou médicamens composés que 1 art dirige particulièrement contre les effets des poisons introduits dans l’estomac

et le conduit intestinal g , ^

Article sixième. Des formules ou médicamens com- jîosés que 1 art dirige particulièrement sur les

propriétés vitales des gros intestins 6 1 5

SECTION DEUXIÈME. Des formules ou médicamens composés que l’art dirige particulièrement sur les pi oprié tés vitales des voies urinaires,. . . 6iq

SECTION TROISIÈME. Des formule, ou médicameüs composés que l’art dirige particulièrement sur les propriétés vitales du système de la respiration. , , . 620 SECTION QUATRIÈME. Des formules ou médica- mens composés que l’art dirige particulièrement

sur les propriétés vitales du système nerveux 655

SECTION CINQUIÈME. Des formules ou médicamens composés qui agissent sur les propriétés vitales du système dermoïde g,^

.SECTION SIXIÈME. Des formules ou médicamens comporès que l’art dirige particulièrement sur les propriétés vitales du système de la génération 6.5

REFLEXIONS FINALES T gg

Considérations préliminaires sur l’emploi médici- nal des eaux minérales 666

Ordre premier. Eaux sulfureuses 670

II.

X TABLE DES CHAPITRES.

Ordre deuxième. Eaux acidulés Page yoS

Ordre troisième. Eaux ferrugineuses 726

Ordre quatrième. Eaux salines 764

Des eaux minérales imitées , et des eaux miné- rales factices : . 780

Conseils à ceux qui font usage des eaux minérales. 781

EIN DE LA table DES CHAPITRES DU SECOND VOLUME.

NOUVEAUX ÉLÉMENS

DE

THÉRAPEUTIQUE

ET DE MATIÈRE MÉDICALE.

SECONDE PARTIE.

Z)es Fonctions de relation , considérées comme objet spécial de la Thérapeutique,

ODS avons déjà observé que tous les phénomènes de la vie se rapportent manifestement a trois ordres princi-* paux de fonctions, qui deviennent toutes successivement l’objet spécial de la Thérapeutique ; les fonctions d’as- similation, les fonctions de relation et les fonctions de reproduction. La digestion , la respiration et la circu- lation rentrent nécessairement dans le premier de ces ordres; jeu ai traité, en conséquence, fort en détail dans la première partie de ces Elémens. Je passe main- tenant à 1 examen des fonctions les plus nobles et les plus importantes de l’organisation animale : je veux parler de celles qui établissent des relations constantes entre 1 homme et les êtres innombrables qui l’envi-

II.

I

2

NOUVEAUX ÉLÉMENS

ronnent, et qui s’effectuent plus particulièrement par l’intermède du cerveau et du système nerveux. Les accidens particuliers qui peuvent troubler, intervertir ou altérer diversement ces relations, offrent des points de vue très-philosophiques , qui sont d’un grand inté- rêt pour notre observation. i

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I

DE THEKAPEUTIQUE.

5

CHAPITRE V.

Des Mèdicamens qui agissent d’une manière spéciale sur les propriétés vitales du système nerveux.

C’est aux anatomistes à nous dévoiler letonnante structure du système nerveux; je ne dois m’occuper ici que des lois organiques qui en dépendent. Ces lois de- viennent plus explicables , depuis que leur étude est éclairée par de nombreuses recherches expérimentales, et par la méthode analytique. Willis, Hoffmann , Stahl, Whytt , Haller, Bonnet, Fontana , Cullen , Barthez, Chaussier, le Gallois , Reil, Gall , etc., les ont parti- culièrement approfondies. Aucun médecin , du reste , ne sauroit contester leur influence suprême sur tous les phénomènes de l’économie vivante. Le grand Boer- haave lui-même , malgré son zèle ardent pour la propa- gation des théories mécaniques , avouoit, sur la fin de sa carrière , qu’il s’étoit mépris sur les vrais principes de la science de l’homme , et ramenoit continuellement ses disciples à la contemplation de l’action nerveuse , et des effets immatériels qui la constituent.

En Thérapeutique comme en Physiologie , on ne sauroit concevoir aucun phénomène , si l’on néglige de tenir compte du rôle que joue essentiellement le sys- tème nerveux dans l’économie animale. Aucun système d’ailleurs n’est plus digne des regards et des médita- tions du philosophe , parce qu’aucun ne remplit une destination aussi nécessaire dans le plan éternel de ce vaste univers. Faites abstraction de ce système , et la nature entière reste sans mouvement et sans vie. 11

NOUVEAUX ELEMENS

4

anime tout, il gouverne tout, il coordonne tout. L’exer- cice de ses fonctions est si impérieusement commandé pour le maintien de notre existence , que l’homme cher- che , à chaque instant, à se donner des impressions nouvelles. C’est donc à la considération des phénomènes nerveux que doivent se rattacher désormais les grandes vérités de la Thérapeutique médicinale.

C’est sur une connolssance très-approfondie du sys- tème nerveux et des forces vitales qui en sont dépen- dantes , que le médecin doit fonder toutes ses indica- tions curatives. Toutes les fois qu’on apprécie mal ces in- dications, observe le profond Stahl , on commet journel- lement les erreurs les plus dangereuses. Que d’accidens peuvent résulter de cette ignorance ! Les maladies , ainsi vicieusement dirigées , perdent leur type naturel. De simples qu’elles étoient , elles deviennent composées; de chroniques , elles deviennent aiguës ; de bénignes , elles deviennent malignes , etc. Toutes ces affections rares et extraordinaires, qui étonnent journellement nos regards dans l’intérieur de l’hôpital Saint-Louis, ne sont pour la plupart que des affections dont les médicastres ont dénaturé l’ordre et la marche par des remèdes em- piriques,lesquels ontradicalement affoibli des individus doués d’une susceptibilité nerveuse trop irritable. La théoriè du cerveau , des nerfs , et de leurs facultés , est donc la clef de la médecine-pratique.

Roussel , célèbre par des aperçus très-ingénieux , avoit séparé le système nerveux en deux départemens princi- paux dans l’économie animale. Le premier, destiné à percevoir les sensations, enfante, transmet et exécute les volontés. Le second préside et se distribue presque en entier aux fonctions d’assimilation , telles que la di- gestion , la respiration , la circulation , etc.

DF. THÉRAPEUTIQUE. 5

Bichat a reproduit cette idée avec de nouveaux dé- reloppemens, et il pose, en conséquence, une ligne tranchée de démarcation entre le système nerveux, qui se compose du cerveau , de la moelle alongée et des nerfs cérébraux , et le grand sympathique' ou sys- tème nerveux des ganglions. Selon ce physiologiste, l’un appartient spécialement à ce qu’il nomme la -vie animale, et l’autre dépend d’une manière plus particu- lière de ce qui constitue, selon lui , la vie organique. En adoptant le fond de cette distinction , qui me paroît avantageuse pour l’intelligence des phénomènes vitaux, j’ai rejeté les expressions inexactes dont il se sert pour l’établir. Ne devant m’occuper, dans cet article , que du système nerveux qui forme la vie extérieure , ou , ce qui est la même chose, la vie de relation , nous allons éta- blir quelques propositions fondamentales , pour facili- ter la théorie des moyens curatifs qui s’y adaptent.

On regarde, en premier lieu , comme incontestable- ment démontré que le cerveau est le plus essentiel des viscères , qu’il est l’instrument et le centre des opéra- tions intellectuelles ; que c’est dans l’intérieur de cet organe que toutes nos sensations se rassemblent, se con- servent et se comparent. C’est de qu’émanent tous les mouvemens produits par la volonté. En effet, tant que le cerveau reste dans un état d’intégrité parfaite , quel que soit le membre blessé, l’individu ne perd ni la conscience de soi , ni la faculté de l’intelligence et de la pensée; il est même constaté par des preuves déci- sives, que lamoélle de l’épine peut subir des altérations considérables , sans qu’il survienne aucun trouble dans les facultés de l’esprit. Au contraire , le cerveau se trouve- t-il profondément altéré , toute.? les idées se troublent, le jugement et la mémoire s’éteignent, etc. Le moindre corps étranger, une esquille d’o.s,la pré-

6

NOUVEAUX ÉLÉMENS

sence d’une petite quantité de pus ou de sang épan- ché , etc. , dans la cavité de la tête, suffisent quelque- fois pour empêcher toute perception mentale. On ap- porta à l’hôpital Saint-Louis un épileptique qui avoit des accès de douze heures , et qui , dans l’intervalle des paroxysmes , se trouvoit dans un état de stupidité par- faite. Il succomba , et l’autopsie cadavérique fit voir une tumeur squirrheuse située derrière la partie latérale droite de l’os frontal.

Mais les effets de la compression du cerveau ont été encore bien mieux démontrés par l’exemple d’un homme qu’on a vu en France , se jouant en quelque sorte de la compassion publique , en demandant l’aumône aux pas- sans avec son crâne. Les physiologistes du temps le sou- mettoient fréquemment à des expériences j il suffisoit de toucher légèrement du doigt la surface extérieure de l’enveloppe cérébrale , pour que les yeux de cet infor- tuné fussent éblouis par mille étincelles. Quand on pres- soit plus fortement, sa vue s’interceptoitj embrassoit- on la masse du cerveau avec toute la main , il tomboit dans l’assoupissement, et enfin dans un véritable état d’apoplexie , pour peu que l’on comprimât davantage ; en sorte que l’exercice de la pensée ne se rétablissoit que lorsqu’on avoit enlevé tous les obstacles.

Je pourrois alléguer beaucoup d’autres faits patholo- giques. Ne sait-on pas que l’inflammation de la dure- mère peut occasionner des transports maniaques Dans les dissections faites à l’hôpital Saint-Louis, sur les ca- davres des personnes affectées d’idiotisme , nous avons conslammenttrouvé des altérations dans la texture et dans la forme de l’organe encéphalique. Enfin , c’est parce que l’homme l’emporte sur le reste des animaux par la masse et l’énergie physiques de cet organe , qu'il règne

DE THÉRAPEUTIQUE. 7

aussi sur eux par l’attribut d’une raison perfectible ; cette raison devient un des plus beaux apanages et est une des plus grandes puissances de la nature humaine.

Par le pouvoir du cerveau , l’homme conserve la plus merveilleuse des suprématies sur tous les êtres dont se compose le monde vivant. Aussi les anatomistes obser- vent-ils que le cerveau humain est le plus volumineux en proportion du reste du système nerveux. Dans les autres animaux à sang chaud, ce viscère diminue , tan- dis qu’on voit grossir la moelle alongée et épinière. Dans les animaux à sang chaud , ou à sang froid , et surtout dans quelques poissons, il surpasse à peine la moelle alongée. Qu’aperçoit-on dans les mollusques Il n’y a qu’une petite masse cérébrale, d’où les nerfs se dispersent comme des rayons pour aller former des ganglions épars , presque aussi volumineux que le cerveau lui-même. Enfin, dans les insectes et les vers, l’encéphale est, pour ainsi dire , effacé ; il en est qui , coupés en deux ou en plusieurs morceaux , constituent un ou plusieurs individus qui ont chacun leur système de sensations et leur volonté propre.

Ce n’est que dans les animaux les plus parfaits et les plus voisins de l’homme, que l’assemblage des di- vers départemens nerveux , et surtout la présence de 1 encéphale , sont nécessaires, pour que les fonctions du corps vivantaientleur pleine etrégulière exécution. C’est donc avec raison qu’on regarde le cerveau comme le premier instrument de la vitalité. Aussi cet Organe se développe-t-il dans le fœtus avant le cœur. Chez les ani- maux qui restent l’hiver dans un engourdissement so-

O

poreux, le sentiment se manifeste avant la circulation. Comment dailleui's pourroit-on contester la puissante influence des nerfs sur tous les actes de l’économie ani-

8

NOUVEAUX ÉlÉmENS

male ? ne voit-on pas souvent les individus succomber, sans qu’il y ait aucune trace de lésion physique dans les viscères? Ne voit-on pas le froid, les vapeurs méphyti- ques, la contagion du typhus, l’électricité', les violentes affections de l’âme , détruire soudainement la vie ?

Mais ce qu’il y a surtout de très-remarquable dans la considération du cerveau, aussi bien que des branches et ramifications nerveuses qui en émanent, ou plutôt qui s’y rendent après avoir porté le sentiment et la vie dans toutes les parties de l’organisaticm , c’est cette ligne mitoyenne qui les traverse d’une manière invariable , et qui les partage en deux moitiés d’une égalité parfaite. Bicbat a très-bien démontré ces dimensions symétri- ques de tout le système sensible , phénomène qui ne s’observe point dans les organes uniquement destinés à la nutrition du corps. En effet, le cerveau se compose de deux segmens uniformes. Les nerfs de la vue , de l’oreille , de l’odorat , etc. , se distribuent par paires. Cette division , qui semble établie par le compas immor- tel de la nature, se montre même jusque dans les phé- nomènes physiologiques et morbifiques ; et il n’est pas rare de voir qu’une de ces moitiés symétriques est pro- fondément altérée, tandis que l’autre conserve l’entière intégrité des fonctions. Un père, au lit de mort par les suites d’une hémiplégie complète , maudissoit son fils dont il avoit beaucoup à se plaindre. La moitié de son visage exprimoit son indignation et son courroux , tan- dis que l’autre moitié étoit calme et inerte ; ce qui for- moit un contraste aussi bizarre qu’affligeant.

Quoique le mouvement soit la suite nécessaire de' l’exercice de la sensation, quoique cet acte de la nature vivante soit spécialement placé sous l’empire du cer- veau , quoique la fibre musculeuse soit en quelque ma-

DETHÉRAPEUTIQUE. 0

nière confondue avec la fibre nerveuse, il peut néan- moins se détruire , tandis que tous les actes de la sensi- bilité se maintiennent; et souvent aussi le système loco- moteur conserve toute sa puissance , quand la faculté de sentir est embarrassée , suspendue ou anéantie. Ces faits sont d’une observation commune et vulgaire dans le cours de différentes maladies , particulièrement dans la paralysie des membres. Un homme éprouvoit des pi- cotemens insupportables dans ses doigts , et il ne pou- voit les faire agir. D’une autre part, il y avoit à l’hôpital Saint-Louis un soldat invalide qui se laissoit pincer le bras, la cuisse et la jambe d’un seul côté, qui permet- toit même qu’on le cautérisât dans ces parties , sans qu’il éprouvât la moindre souffrance. Mes lecteurs con- noissent trop ces sortes de faits , pour que j’accumule les citations.

Quelques physiologistes ont prétendu , sans aucune sorte de fondement , que toutes les sensations ne nais- soient point dans le cerveau , et qu’il pouvoit s’en déve- lopper dans d’autres points de l’économie animale. Car, si la faculté de penser pouvoit résider dans d’autres par- ties, il arriveroit quelle ne s’ételndroit pas loi’sque le cerveau vient à manquer : or, c’est le contraire qui arrive. Ainsi donc , lorsqu’on comprime un nerf, qu’on le coupe , qu’on le lie , ou qu’on intercepte d’une ma- nière quelconque son action , il cesse uniquement de sentir; c’est-à-dire, que le changement produit par la cause stimulante , n’est plus transmis à l’organe cérébral , et que la faculté sentante est abolie au-dessous du nerf blessé. Le même phénomène survient , lorsqu’on por te la même altération à l’origine du nerf; si c’est le nerl olfactif, le sens de l’odorat périt; si c’est le nerf optique, la cécité se déclare; si c’est le nerf acoustique, il y a surdité.

ÏO NOUVEAUXÉLÉMKNS

Mais une preuve que les douleurs physiques reçoivent leur développement primitif dans le cerveau, ce sont celles que les malades croient éprouver dans un membre qui leur a été ravi par l’amputation , ou par quelque autre accident. Une jeune couturière dont on avoit am- puté la jambe à l’hôpital Saint-Louis, se présenta à nous un an après avoir subi son opération. Elle nous assura que, lorsque la température étoit froide et humide, elle ressentoit des douleurs vives qu’elle rapportoit dans la jambe qui n’existoit plus. C’est à l’organe cérébral qu’est spécialement départi le privilège de gouverner la ma- chine humaine. C’est dans ce viscère qu’existe le centre de cette unité sensitive, qui est un des attributs des animaux à sang chaud, et qu’on n’observe ni dans les arbres , ni dans les polypes. « L’homme est un , dit un écrivain célèbre , quoiqu’il soit composé de plusieurs parties; et l’affinité de ces parties est si étroite, qu’on ’> ne peut le toucher à un endroit sans le remuer tout » entier». Ce phénomène explique pourquoi la douleur n’existe plus dans les membres des criminels , lorsqu’on a séparé la tête du tronc : on volt combien sont peu fondés les doutes élevés par quelques physiologistes sur cette question intéressante.

M. Sœmmering, habile anatomiste, observe en outre que le cerveau est la cause et le siège des mouvemens sympathiques , et que l’intensité de ces mouvemens est en raison directe du volume de cet organe. Ainsi , l’homme doué d’un plus grand cerveau, relativement au volume de ses nerfs , souffre des mouvemens sympathi- ques plus vlolens que les autres animaux. De vient que, chez lui , de très-petites lésions nerveuses, en sus- citantune forte réaction cérébrale, suscitent des spasmes,, des convulsions , et compromettent sa vie, tandis que

DE THÉRAPEUTIQUE. II

cela n’arrIve que fort rarement chez les brutes. L’opium ne devient si avantageux dans certaines maladies, que parce qu’il empêche cette réaction. 11 faut donc établir que plus le cerveau est grand , plus la réaction est grande ; et vice versa, que plus le cei’veau est petit, plus la réaction est petite. Si l’on détruit ou si l’on altère le cerveau, il ne peut donc y avoir de réaction sur les au- tres parties.

Rien de plus problématique que le mode d’action du cerveau dans l’économie animale. Ce que l’on sait de ce viscère , c’est qu’il est partagé en deux parties qui se ser- vent vraisemblablement d’antagonistes : c’e.st que son influence s’étend sur tout le corps, par l’intermède des nerfs ; c’est qu’il a les rapports les plus intimes avec tous les organes. Mais d’ailleurs, si on le considère sous un point de vue absolument physique, son état de mollesse contraste singulièrement avec le caractère fugitif de ses opérations, et son état massif avec la vivacité de son action principale. Il est la source première des mouve- mens, et il paroît à peine en avoir lui-même. Quant aux dénominations bizarres données par les anatomistes aux différentes parties du cerveau, personne n’ignore qu’elles ne représentent aucune idée, et qu’elles ne nous apprennent rien sur son véritable caractère et sur la na- ture de ses fonctions II ne nous est permis de connoître que les résultats de l’économie vivante.

On a expliqué, par différentes théories, le mode d’ac- tion du cerveau et des nerfs sur l’économie animale- mais pourquoi redirai-je ici toutes les rêveries qu’on a publiées sur une semblable matière ? L’hypothèse des esprits animaux est détruite. Il n’est plus question de cordes élastiques. La supposition d’un fluide nerveux pour l’exercice de la sensibilité, est vaine et sans fonde-

12

NOUVKAUX ÉLÉMENS

ment. Elle dérive de la difficulté que nous avons à con- cevoir la manière dont les êtres vivans se communiquent leurs affections. Il peut bien exister un fluide nerveux, comme 1 ont cru Hippocrate , et autres grands maîtres de lart. Mais ce ne sont pas nos raisonnemens qui l’éta- blissent; car, si ce fluide circuloit dans les canaux ner- veux, et qu’il eût l’extrême ténuité qu’on lui attribue, il s’échapperoit nécessairement à travers leur tissu. En effet , l’eau vaporisée pénètre toutes les parties de notre corps. Elle pénètre même la pierre la plus dure , quoi- que moins subtile que les esprits animaux. Ceux qui ont- imaginé un tel fluide, n’étoient pas vraisemblablement de grands métaphysiciens. Cette idée , disoit l’illustre Roussel, a pris naissance dans les amphithéâtres d’ana- tomie , et elle se ressent de la matérialité de son origine.

Les nerfs, quelle que soit l’origine qu’on leur assigne d’après les travaux des anatomistes modernes , ont des propriétés vitales que le médecin thérapeutiste doit étu- dier sans cesse. La faculté sensitive qu’ils possèdent au degré le plus exquis, est attestée par les douleurs qu’on éprouve quand on les pique, quand on les cautérise ou qu’on les tourmente à l’aide des procédés de la physio- logie expérimentale. Le contact seul de l’air atmosphé- rique, après l’enlèyement des vésicatoires, fait éprouver des souffrances qu’on peut à peine tolérer. Il n’en est pas de même de la pulpe du cerveau, qu’on comprime ou qu’on irrite souvent par des agens mécaniques , sans lui causer une douleur très-intense. Deux voleurs atta- quèrent un ouvrier, dans une rue voisine de l’hôpital Saint-Louis ; ils lui imprimèrent une si forte commo- tion à la tête, que cet individu, d’après son rapport, passa vingt-quatre heures sans rien sentir. Ce fait s’ex-

DE THÉRAPEUTIQUE. l3

pliqiie aisément par le rôle particulier du cerveau, dont la fonction est de percevoir, et qui, pour remplir cette fonction, ne doit être soumis à aucune gêne. Au con- traire , si le cerveau reste intègre pendant que l’on pique le nerf, la douleur est vivement éprouvée, parce que ce nerf sert de voie de transport à la sensation.

Un phénomène véritablement remarquable dans l’his- toire générale des nerfs , c’est la diversité des douleurs particulières qu’ils font naître dans les divers états mor- bifiques du corps humain , d’après leur nombre , leur structure, et selon leur origine, leur trajet, leur termi- naison, la nature des organes qui les perçoivent, etc. Bichat a fixé très-judicieusement l’attention sur le ca- ractère distinctif de chacune de ces douleurs. Il oLjerve que la douleur des muscles n’est pas celle des aponé- vroses , que celle des aponévroses n’est pas celle des os , etc. J’ai pour mon compte observé des nuances infi- nies dans celles que font éprouver les maladies cutanées, selon que les différentes membranes qui entrent dans la composition du tissu cutané sont plus ou moins intéres- sées. Tantôt c’est un prurit semblable à la sensation qu’exciteroient des fourmis sur la phériphéi'ie du corps, ou à des piqûres de mouches; tantôt c’est une sensation de picotement, de cuisson ou d’engourdissement; tan- tôt l’individu ressent comme des coups de dards ou de lance. La pathologie des nerfs, envisagée sous ce point de vue , peut fournir des lumières utiles à la Théra- peutique.

On a dit avec justesse que tous les actes de sensibilité qu’effectuent les organes de relation , émanent du tou- cher. Mais il est inutile de noter qu’indépendamment des sensations particulières attribuées à chacun de ces organes , chacun d’eux participe aux sensations générales;

i4

NOUVEAUX ÉLÉniENS

c’est-à-dire, à celles que perçoit luniversalité de notre économie. Ceci s’explique par les exemples qui suivent: l’œil d’un homme est inaccessible au stimulus de la lumière , et pourtant on ne sauroit blesser cet organe sans lui communiquer de vives souffrances. La moindre irritation suffiroit pour y exciter de l’inflammation, pour y développer les symptômes d’une violente ophthal- mie, etc.

Supposons que l’oreille d’un homme ait perdu la fa- culté de percevoir les molécules sonores , cet homme ne sera-t-il point également sujet à tous les accidens que peut susciter l’introduction d’un corps étranger dans l’intérieur d’un organe si délicat i* Bichat prétend avoir vu un malade privé des fonctions de l’odorat, à la suite de l’abus des mercuriaux , et chez lequel néan- moins la titillation de la membrane pituitaire occasion- noit un sentiment très-pénible. «Il faut donc bien dis- » tinguer , dit ce physiologiste , dans les organes des i>sens, ce qui appartient au tact général d’avec ce qui » est dépendant du mode particulier de sensibilité que » chacun a en partage». Chez riioinme, l’organe génital, qu’il faut considérer comme un sens très-énergique, est frappé d’impuissance par une cause accidentelle ou par l’effet de la vieillesse , et n’en est pas moins suscep- tible de contracter d’autres altérations morbifiques. Chez la femme , enfin , qui est parvenue à l’âge de re- tour, la vie générale de l’utérus persiste encore quand sa vie particulière est éteinte , etc.

Les nerfs sont -ils les seuls instrumcns essentiels et nécessaires de la sensibilité physique La matière que nous traitons est encore couverte de tant de voiles, qu’on peut proposer une question pareille. D’où vient, en effet, qu’il existe dans l’économie animale des or-

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^'ancs éminemment sensibles, quok|u’ils soient dépour- vus de nerfs, ou que ces nerfs, du moins, ne soient point apercevables à la vue des anatomistes? D’où vient aussi que la faculté sentante se trouve très-obscure dans d’autres organes parsemés de nerfs très-apparens ? D’une autre part , Bichat a constaté , par des épreuves fré- quentes , que les ligcimens , les tendons , les aponé- vroses , peuvent être fort douloureusement affectés , quoique ces organes ne contiennent point de nerfs en apparence.

Mais M. Delarôchè démontre fort judicieusement les difficultés qu’il y a d’assigner avec précision quelles sont les parties de notre économie qui sont unique- ment pourvues de nerfs. « Les extrémités nerveuses ,

« dit-il, organes immédiats de la sensibilité , sont pres- » que partout divisées en filets si déliés, qu’il est impos- » sible que l’anatomie puisse toujours déterminer avec * certitude leur présence oïl leur absence. C’est pour- » quoi la sensibilité des diverses parties ne sauroit être » déterminée que par des expériences d’après lesquelles » cependant nous pouvons aussi nous tromper ». Est-ce pour rendre certains phénomènes plus intelligibles, que M. Reil, médecin allemand, a émis l’hypothèse d’une atmosphère nerveuse qui s’étend jusqu’à une dis- tance plus ou moins éloignée , de manière qu’il suffit , pour qu’une partie quelconque soit susceptible de sen- tir, qu’elle soit plongée dans le fluide particulier qui environne constamment chaque cordon nerveux ? Cette idée, plus ingénieuse que vraie, seroit sujette à beau- coup d’objections , s’il nous étoit permis de nous livrer à des discussions physiologiques.

Les sympathies propres des nerfs sont un des phéno- mènes les plus impottans à étudier pour un médecin

thérapeutiste. C’est ainsi , par exemple , que ces sympa- thies s expriment souvent entre deux nerfs qui dépen- dent de la même paire, souvent même entre deux nerfs •qui n’appartiennent point au même tronc. C’est ainsi que ces mêmes nerfs , au lieu de correspondre indivi- duellement et entre eux , font sympathiser d’autres vis- cères ou d’auti’es systèmes de l’économie vivante ; et cette étude a un attrait extrême , quand un médecin philosophe la poursuit avec toute l’application dont elle est digne. C’est par elle qu’on se rend compte d’une foule de désordx’es qui souvent se manifestent dans des organes entièrement étrangers au nerf vers lequel on aura dirigé l’irritation , comme Bichat l’a constaté par des expériences très - nombreuses ; c’est aussi par elle qu’on explique un grand nombre de symptômes ano- maux , qui caractérisent les maladies nerveuses , et qui rendent leur théorie aussi mystérieuse que difficile. Il faut consulter sur ce sujet les remarques intéressantes des médecins anglois.

Nous voyons souvent une simple altération des ovaires ou de l’utérus produire des appétits dépravés , ordinai- rement désignés sous le nom de pica et de malacia , le gonflement de la gorge, le clou hystérique , l’immobi- lité cataleptique , la syncope , et les palpitations de cœur. Whytt fait observer que les pieds , comprimés par une chaussure trop étroite, occasionnent des cépha- lalgies , et que les synapismes, appliqués à la plante des extrémités inférieures, font souvent dlsparoître les accès du délire ; il ajoute qu’on a vu quelquefois le serre- ment tétanique des mâchoires suivre l’amputation pra- tiquée dans un lieu éloigné, une douleur véhémente des doigts' du pied susciter le rire sardonique. Mais un fait non moins remarquable, c’est l’obscureissement qui

DETIIÉRAPEUTIQUR. X']

survient parfois dans l’organe de la vision, quand l’esto- mac est surchargé de saburres gastriques , etc.

On a cru qu’il pouvolt se manifester des sympathies dans l’économie animale, sans l’intermède de^ nerfs, ce qui est une erreur, comme l’assure Whytt ; car de semblables phénomènes sont un acte suprême de la sen- sibilité physique. Aussi , toutes les fois qu’il survien tdes accidens qui tiennent aux altéi’ations des sympathies, on les fait cesser en agissant sur le système nerveux. De vient qu’un mouvement inattendu de terreur, de sur- prise ou de joie, fait disparoître la convulsion du ho- quet. Un homme est-il porté au vomissement par l’effet de l’inflammation des reins ou du foie , affoiblissez par des remèdes opiacés la faculté sentante de ses nerfs , et ce phénomène sympathique disparoîti’a. On voit com- bien cette vue physiologique est féconde. 11 n’y a donc pas, comme tant d’auteurs l’ont prétendu, des sympa- thies du tissu cellulaire , des sympathies de membranes, des sympathies de ressemblance , des sympathies de voi- sinage ou de contlguité , sans la puissance des nerfs ; et si ces organes n’existoient point, l’acte circulatoire du sang, dans l’intérieur des vaisseaux, ne pourvoit être qu’un pur mouvement de machine hydraulique. Les an- ciens avoient une connoissance assez étendue des effets sympathiques ; mais ils ignoroient leur véritable origine. Parmi les modernes, c’est ’Willis et Vieussens qui ont commencé à l’entrevoir.

Il en est des sympathies comme de toutes les sensa- tions perçues dans l’économie vivante ; elles s’exécutent par la médiation spéciale du cerveau, et on a admis beaucoup d’explications anatomiques qui sont néces- sairement à rejeter. Le célèbre Whytt ne pense point qu’on puisse rapporter ces phénomènes aux directions,

II.

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NOUVEAUX É MENS

aux anastomoses , aux connexions particulières des nerfs ; en effet , il y a des organes qui sympathisent d’une manière extrême, quoique les nerfs qui les par- courent ne soient liés entre eux par aucune correspou - dance ; et on éprouveroit un grand embarras , s’il fal- loit rendre compte de ces rapports par la considération physique des connexions nerveuses. Whytt remarque très-judicieusement, par exemple, que lorsque les reins sont enllammés, le ventricule souffre plus que le con- duit intestinal; que l’organe pulmonaire n’éprouve au- cune atteinte , que la présence du calcul dans l’inté- rieur de la vessie porte à la nausée et au vomissement, quoique les organes urinaires ayent des nerfs qui leur soient entièrement propres. Lorsqu’on titille l’intérieur des fosses nasales , on ne voit survenir que l’éternument. Mais il n’y a ni toux, ni hoquet; ni l’estomac ni les in- testins ne se contractent.

On connoît la sympathie particulière des nerfs phré- niques avec la troisième paire de nerfs cervicaux , et pourtant un vésicatoire, placé depuis l’oreille jusqu’à la partie supérieure de l’épaule, n’excite aucunement la susceptibilité du diaphragme. On a voulu expliquer le délire qui suit l’inflammation vive de la substance de \ ce muscle , par la correspondance sympathique du nerf diaphragmatique, et de la cinquième paire, qui donne des rameaux nerveux à la dure-mère; mais pourquoi, ajoute Whytt, ne survient-il pas aussi du délire, lors- que l’organe pulmonaire et le conduit intestinal sont . frappés de phlegmasie , puisque l’anatomie démontre qu’il existe une connexion plus intime entre la cin- quième paire et les nerfs des intestins, qu’avec les nerfs du diaphragme.

Le système neiveux est la source immédiate de tous

DETIIÉI\APEUT1QUE. 19

les phénomènes de la vie j parmi ces phénomènes in- nombrables, les uns sont subordonnés à la volonté de etre vivant , les autres sont indépendans de cette fa- culté, et immuablement ordonnés par la première im- pulsion de la nature. Les organes d’où dérivent ces phé- nomènes , sont comme les instrumens des forges de Vulcain , qui agissoient d’eux- mêmes , et n’avoient pas besoin que la main de l’ouvrier leur imprimât le mou- vement. Mais une chose digne d’attention, c’est que la volonté n’est pas aussi puissante qu’on le croit commu- nément : l’observation prouve que les mouvemens invo- lontaires ont une intensité bien supérieure à celle des mouvemens volontaires. De vient la force prodigieuse des fous , des maniaques, des convulsionnaires, etc. Au surplus, cette idée est vraie au moral comme au phy- sique. Examinons ce qui se passe dans les actions ordi- naires de la vie. Ce que la seule volonté détermine s’exé- cute avec mollesse. Un homme qui n’est point naturel- lement ambitieux , a beau s’agiter volontairement , ses mouvemens seront toujours foibles. Celui qui est vérita- blement mu par cette passion énergique, met bien une autre activité dans les siens.

La cause la plus fréquente de l’action du cerveau, est une impression opérée directement sur le système ner- veux. Cette Impression peut provenir de l’action des corps externes; mais elle ne sauroit être calculée comme le mouvement dans les choses inanimées. Elle n’est point exactement proportionnée à la force des impres- sions physiques; elle est relative au degré de sensibilité des individus , à mille autres circonstances. Comment donc calculer en Thérapeutique le degré de l’excitation médicamenteuse

Cette action nerveuse est souvent réveillée sans qu’au-

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NOUVEAUX ÉLÉMENS

cane cause directe agisse sur elle. Quelquefois elle est fortement influencée par des causes sympathiques; dans d’autres cas , elle est excitée par des appétits naturels , comme, par exemple, par la faim, par la soif, le désir du coït , et par différentes propensions à la toux , au hoquet , au vomissement , etc. Des phénomènes qui se passent dans l’intérieur des organes , peuvent aussi la mettre en Jeu; tels sont ceux qui proviennent des divers états du cœur, du poumon, du conduit alimentaire, etc.

Les médecins ne sauroient assez se livrer à la recher- che de toutes les causes qui peuvent exalter vicieuse- ment le cerveau et le système nerveux. J’ai souvent re- marqué , par exemple, que^ des digestions pénibles, chez des personnes douées d’une constitution lympha- tique , contribuoient singulièrement à troubler les opé- rations de ces organes. J’ai connu une jeune dame qui se livroit constamment à des accès de colère api’ès ses repas, quoiqu’elle fut d’une sobriété extrême , et qu’elle ne fît aucun usage du vin. Elle étoit possédée par le désir insurmontable de casser des vei'res ou autres vases qui se trouvoient sur la table. Un jour que j’avois or- donné de la faire sortir promptement pour la distraire, elle s’approcha impétueusement d’une femme qui por- toit un fardeau , pour la faire tomber par terre. J’ai vu une autre dame qui, pendant la digestion , vouloit se tuer; on avoit fini par la surveiller, parce qu’elle s’étoit mis deux fois la corde au col pour s’étrangler.

L’exaltation apparente du système nerveux tient sou- vent à un état de foiblesse de ce même système. Cette assertion , qu’on croiroit d’abord hasardée , est consta- tée par des faits irrécusables. On explique ainsi beau- coup de phénomènes extraordinaires qui surviennent dans les maladies nerveuses ; on explique ainsi pour-

quoi , tiaus les derniers nioinens de la vie, certains individus déploient une énergie qu’ils n’avoient pas coutume de manifester. On en voit qui , dans la der- nière période du mal auquel ils doivent succomber, s’expriment avec une éloquence qui étonne ceux qui les entourent, forment ou accomplissent des entre- prises, pleurent, s’attendrissent; manifestent à chaque instant des espérances nouvelles , en éloignant tout ce qui pourvoit les éteindre ou les diminuer. Il est digne d’observation, que les sujets chez lesquels se manifeste cette augmentation momentanée de la puissance ner- veuse, sont d’une constitution grêle et délicate, ou qu’ils ont été longuement débilités par des causes sédatives.

Mais ce qui est véritablement digne de remarque, c’est l’influence de cette exaltation nerveuse sur la plé- ïiitude et la durée *le la vie. C’est ce qu’on observe jour- nellement chez ceux qui se livrent aux travaux labo- rieux de l’esprit , de la méditation et de la pensée. Les savans fournissent ordinairement une carrière très-pro- longée. Les registres des académies déposent en faveur de l’opinion que j’avance. L’énergie intellectuelle et morale seroit-elle donc une nouvelle puissance desti- née à réparer, à chaque instant, les pertes que l’homme fait par l’exercice continuel de ses facultés physiques ? Agrandir la sphère de ses idées, c’est consolider les ressorts de la vie , lorsque d’ailleurs aucune autre cause ne tend à les briser.

Après avoir examiné les causes qui excitent la puis- sance nerveuse, recherchons celles qui contribuent à débiliter cette même puissance. Les narcotiques pro- duisent le plus fréquemment un semblable effet. Quel- ques physiologistes pensent que ces sortes de remèdes jouissent à la fois d’une propriété stimulante et d'une

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NOUVEAUX ÉLÉMENS

propriété calmante. Mais la qualité stimulante est un simple résultat de la réaction des forces vitales. Ainsi la question est décidée. Le froid , lorsque son application est long-temps continuée , devient un puissant sédatif ; il diminue le sentiment et le mouvement, occasionne la stupeur, provoque au sommeil, etc. Le venin de la fièvre et celui de la peste, les vapeurs méphytiques , les poisons , le chagrin , la tristesse , et mille autres causes , contribuent aussi beaucoup à affoiblir la puissance ner- veuse. Une loi de la nature condamne les animaux à l’activité. L’absence des impressions jette le cerveau dans l’affaissement ; mais toutefois ces impressions ne doivent pas être trop vivement excitées pour être salu- taires. Une agitation excessive produit une foiblesse irrémédiable.

Parmi les phénomènes moraux qui dérivent du cer- veau et du système nerveux, il n’en est point de plus remarquable que ce besoin impérieux de la sensation, donnée par la nature à tous les êtres vivans. Une femme célèbre a dit avec raison , « que l’émotion semble con- » venir à l’âme, comme l’exercice convient au corps «. Aussi l’homme est-il naturellement avide de toutes les impressions. Il court , par une sorte d’instinct , vers les objets les pfus capables d’épouvanter ou de déchirer le cœur; il aime à se faire raconter des catastrophes vraies ou imaginaires; il aime à partager la vengeance , l’indi- gnation , la crainte , et toutes les passions qui agissent de ses semblables.il poursuit tout ce qui lui donne la vue ou l’idée de la douleur. Les spectacles des peuples poli- cés , proviennent du besoin inné de se procurer des sensations.

Ces sensations produisent un effet d’autant plus agréable, qu’elles sont nouvelles. De naissent le goût

UE TUEnAPEÜTIQUE.

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du merveilleux, et surtout l’amour des contrastes qui renforcent les impressions foibles par la comparaison. Le mystère est un obstacle qui n’en donne que plus d’activité à un semblable désir. De vient que des per- ceptions uniformes finissent par devenir importunes. Le plus beau site nous fatigue , si nous l’occupons tou- jours. Les mêmes odeurs , les mômes saveurs, ne tardent pas à nous lasser. L’oreille est, de tous les organes des sens, celui à qui la variété des impressions est surtout nécessaire. Rien n’est plus singulier que le dégoiit que nous inspire bientôt un air que nous avions entendu pour la première fois avec le plus grand enthousiasme. Les maladies qui attaquent les voyageurs nouvellement arrivés dans les climats et les pays lointains, tirent beau- coup de force de ce pouvoir qu’ont sur nous les impres- sions nouvelles, parce qu’elles troublent l’ordre accou- tumé de l’économie animale, etc. La théorie des médi- camens du système nerveux peut singulièrement être perfectionnée par la méditation de cette loi.

Autant l’homme éprouve une propension naturelle vers tous les genres de sensation, autant il a , dans quel- ques circonstances, de la répugnance pour le mouve- ment. Tels sont, par exemple, les peuples et les indi- vidus auxquels la chaleur du climat ôte le pouvoir d’exercer les forces musculaires. Tels sont, comme l’a remarqué M. Pérou , les sauvages que l’industrie et la civilisation n’ont point perfectionnés ; telles sont aussi les personnes foibles et délicates, qui n’ont au- cune aptitude à la locomotion, et qui n’en sont pas moins douées d’une sensibilité exquise; car s’il est des peuples et des individus qui se passionnent pour les voyages , les courses , les chasses , les guerres , c’est moins le mouvement qu’ils eberebent que la sensation. En

N O U V i; A U X É L É M E N s

généra] , les êtres animés tendent à la paresse et au repos. S ils sont portés à l’agitation , c’est qu’elle est pour eux un moyen de mieux sentir leur existence.

On a judicieusement remarqué’ qu’il y avoit un plai- sir vif , attaché aux actes de la sensibilité dans l’éco- nomie vivante. Tout ce qui met les organes en mouve- ment sans les afToiblir, procure une jouissance réelle. C est ainsi que l’homme a un attrait naturel pour les travaux de l’esprit, pour les sons mélodieux, pour les spectacles, etc. Un écrivain moderne observe que si, parmi les couleurs qui viennent frapper nos l’egards, il en est qui sont tristes, c’est qu’elles laissent l’organe de l’œil dans une sorte d’inaction. Les sensations agréables qu’éprouve l’organe du goiit , les spasmes voluptueux qui dérivent du sens de l’amour dans l’union des sexes, tiennent à la nécessité de la conservation et de la repro- duction de l’espèce. Les philosophes ont observé que dans nos passions même les plus pénibles, telles que la haine, la vengeance, il y a un fond de plaisir que la nature y attache, et qui dérive de ce que nous nous trouvons bien ordonnés, et dans la situation la plus con- venable relativement aux circonstances oii nous sommes placés. Cest donc par le plaisir que la nature anime, maintient et perpétue le grand et immense tableau de l’univers.

L’action des nerfs s’étend à tous les autres systèmes de l’économie animale. Elle se manifeste jusque dans le 'tissu cellulaire. Bordeu a vu un gonllement se repro- duire sur le bras d’un malade , toutes les fois que son âme étüit agitée par quelque passion ou pensoit avec effort. Mais rien peut-être ne prouve mieux l’empire souverain que le cerveau exerce sur toutes les parties du corps vivant, que les convulsions qui surviennent, lors-

D E T II V. R A P E U T 1 Q U E . 5 5

que l’énergie de cet organe est considérablement affoi- blie, soit par des évacuations immodérées, soit par une mauvaise nourriture , soit par les affections tristes do ràme,soit par des fatigues excessives. Dans cette circon- stance, la force organique prédomine en quelque sorte sur la force animale. Les médecins sont souvent consultés pour un phénomène dont les physiologistes n’ont pas rendu compte. 11 est des Individus qui éprouvent des palpitations très-douloureuses à l’instant même ils s’endorment , de manière que plusieurs d’entre eux redoutent infiniment l’heure cette fonction com- mence pour eux. J’ai principalement observé cetaccident chez des personnes qui se livroient aux travaux pénibles du cabinet. Il paroît que dans le cas que j’indique, l’iii- fluence du cerveau diminue trop promptement, et que les mouvemens du cœur deviennent désordonnés, parce qu’ils cessent d’être contenus et dirigés par leur régu- lateur ordinaire. Ce principe est fécond, et peut servir à expliquer beaucoup de faits qui étonnent le patholo- giste dans la théorie des maladies nerveuses. Le mouve- ment des intestins est plus vif après la mort, dit Fon- tana ; ce qui prouve que l’activité de cet organe est réglée pendant la vie par l’influence du cerveau et du principe sensitif.

Une des grandes lois du système nerveux, c’est que la sensibilité s’exerce par alternation. Les physiologistes qui se livrent aux expériences sur les animaux vivaris , ont fréquemment remarqué l’absence et le retour de cette faculté, pendant quelques momens dans la même pax’tie. L huître n’est point un être fait pour dormir tou-' jours, comme le prétend M, de Cuffon. La sensibilité de cet être singulier a besoin d’être réveillée de temps en temps par les stimula ns extérieurs. Un phénomène

NOUVEAUX EL É MENS

analogue s’observe dans les végétaux, et le temps oii ils ne pi'oduisent point, doit être regardé comme celui leur irritabilité est en quelque sorte suspendue; ils res- semblent en cela à certains animaux qui ont un sommeil de plusieurs mois. L’ordre des alternations de la sensibi- lité est troublé par les maladies, qui mettent tantôt dans l’impuissance de dormir, tantôt dans l’impuissance de veiller. Le repos succède toujours aux grands mouve- inens. Un spasme violent est suivi d’une atonie exces- sive. Les convulsions sont remplacées par une sorte d’anéantissement. C’est la nécessité des alternations dans tous les actes de l’économie animale, qui détermine la syncope après de très-fortes douleurs , etc. Les remissions ou les redoublemens dans les fièvres; les angoisses cau- sées par 1 introduction des corps étrangers , ne sont pas constantes, etc. Cette action alternative des parties, tient sans doute à la foiblesse de leur constitution; ce qui rend le changement de situation et de sensation néces- saii’e. Du reste , il est des cas celte constitution phy- sique est tellement débilitée et altérée , que l’inconstance en est le symptôme inévitable, et que le besoin de changer d’amusemens, de lieux, de connoissances , d’amis, est une nécessité fondée sur le mauvais état des organes.

En général, la puissance nerveuse, quoique capable de plusieurs opérations simultanées, est péniblement occupée par plusieurs objets à la fois. Le travail de l’es- tomac, par exemple, empêche l’exeicice du cerveau. Les o)'f>anes de nos sensations se contrebalancent. Si l’un

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s’affoiblit, l’autre acquiert plus d’énergie. Il est remar- quable que tous les peuples qui mangent peu, ont un grand penchant pour les odeurs. Tels sont les Orientaux , qui n’irnaglncnl aucun plaisir il n’entre des parlums»

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et le prix qu’ils y attachent les a sans doute portés à les introduire dans leur culte religieux. Les hommes, au contraire, qui se livrent aux excès de la boisson, ignorent entièrement ce genre de volupté. Si l’on envi- sage ce sujet sous le point de vue de la Thérapeutique, l’effet des remèdes révulsifs est fondé sur cette dispo- sition de la nature à lépartir les forces. De vient que y" les cautères sont des préservatifs contre la peste. Les drastiques guérissent en transportant dans les entrailles les affections qui régnent dans le cerveau. La sensibilité profondément concentrée dans une partie du corps vi- vant, par une affection grave , en devient moins acces- sible à l’action des autres causes. C’est cela qui fait que l’administration des substances vénéneuses a un effet très-peu marqué dans le traitement du cancer. C’est ce qui fait aussi que le venin de la vipère n’a presque au- cune action sur les personnes attaquées de la rage. On volt combien ce point de vue physiologique est fertile en applications. On peut guérir une maladie par une antre maladie , comme on guérit une passion par une autre passion.

C’est une des lois les plus importantes de la puissance nerveuse , de ne pouvoir exercer un grand nombre de ses actes simultanément ; et lorsqu’elle est occupée d’un travail, elle semble en négliger un autre. Cette loi a une application très-étendue dans l’étude des phénomènes physiologiques et pathologiques du corps humain. C’est ainsi que l’éternument fait cesser le hoquet, et que les frictions apaisent les douleurs. Ne voit-on pas tous les jours l’action du corps calmer les mouvemens inquiets de l’âme , et devenir un remède contre le chagrin ? Exa- minez ce que fait un repos pris après un grand travail <le l’esprit ! N’est-ce pas le contre-poids le plus salutaire

pour une tete fatiguée ? Souvent une maladie suspend uniquement le cours d’une autre maladie. La manie a quelquefois arrêté les jDrogrès d’une phtbysie , laquelle a repris ensuite sa marche lorsque la manie a cessé. La grossesse produit fréquemment le même résultat. Quel- quefois des affections se compliquent de manière qu’elles exercent alternativement les mouvemens qui leur sont propres. Une femme éprouvoit tour à tour les symptômes d une fièvre catarrhale, et les accès violens d’une mala- die hystérique, etc. On dit que Borrlchius guérit un in- dividu d’un fièvre tierce opiniâtre, en le faisant entrer dans un accès extraordinaire de fureur.

Ce qui frappe d’étonnement dans la contemplation du système nerveux , c’est cette disposition naturelle à reproduire des sensations vives qui l’ont une fols agité. Si les impressions folbles se détruisent par la répétition, les impressions fortes se conservent et se répètent long- temps ; tels sont les effets des grandes passions, et par- ticulièrement de la crainte , de la peur , de la ven- geance , etc. On diroit que les parties sensibles sont douées d’une sorte de mémoire. M. le docteur Michel a connu un homme dont le son des orgues rappeloit les accès d’une fièvre tierce. J’observe en outre que , dans quelques circonstances , les idées morales exagèrent singulièrement les impressions physiques. Félix Plater fait mention d’une femme délaissée par ses compagnes au bord de l’eau, elles lavo eut ensemble du linge; elle fut si frappée et si effrayée de cet abandon , que ren- due chez elle , la seule vue de l’eau la replongeoit dans des convulsions horribles. Elle conserva néanmoins toutes ses facultés intellectuelles jusqu’au jour de sa mort, qui arriva bientôt après. Le fait suivant, rapporté par Fabrice de Hitden , prouve encore cette disposition

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qu’ont les actes de la puissance nerveuse à se renotivc- Icr. Un soldat avoit reçu eu duel une blessure qui se cicatrisa après quelque temps. Un jour, ayant vu passer rennemi'qui l’avoit vaincu, sa haine se ralluma par son aspect, au point que sa plaie se rouvrit; cet accident fut suivi d’une hémorragie qu’on ne put arrêter, et dont il mourut en moins d’une demi-heure.

Un des caractères de la sensibilité propre des corps vivans,est d’être fortement mise en jeu par des objets nouveaux. C’est ainsi que les sons trop véhémens, les spectacles inattendus, causent une sorte d’effroi. Ceux qui lui sont inconnus, paroissent l’effaroucher. C’est ainsi que les organes digestifs se révoltent contre un ali- ment qu’on leur présente pour la première fois. Ces organes ont, en quelque sorte, besoin de faire connois- sance avec les mets dont ils doivent se nourrir ; et c’est ainsi qu’ils parviennent à se familiariser avec les poisons les plus dangereux. Les effets des agens qui semblent avoir le plus de pouvoir sur les êtres sensibles , sont toujours relatifs à la disposition particulière de leurs forces vitales , et proportionnés à leur réaction.

Le pouvoir de l imitation dans les actes de la puis- sance nerveuse, n’est pas moins digne de remarque pour le physiologiste. On pourroit citer une foule d’exemples. A l’Hôtel-Dieu de Paris, une jeune convalescente qui n’avoit jamais été sujette à la danse de Saint- Gui , en éprouvoit une attaque toutes les fois que sa compagne de lit en étoit saisie. Une demoiselle étoiten proie à un accès d’affection hystérique ; la servante de la maison entrant dans la chambre au moment sa maîtx’esse fut atteinte de convulsions , tomba aussitôt dans le même état. On a vu, dans un repas , deux femmes d’une susceptibilité nerveuse très-irritable , se regarder fixe-

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NOUYliAUX ELEMENS

ment, et éprouver , d’une manière simultanée, un fron- cement généi’al de tous les muscles de la face. Une femme qui servoit de modèle pour la peinture dans un atelier, fut prise de convulsions. Trois jeunes filles en furent tellement effrayées , qu’elles éprouvèrent le même acci- dent. Ce phénomène est trop connu , pour qu’il soit be- soin d’accumuler les exemples. En général , les mouve- mens pathétiques, et qui tiennent à la convulsion, sont ceux que nous imitons le plus aisément; tels sont le rire, les bâillemens , les larmes , les accès épileptiques , les défaillances même , etc. Le pouvoir magique de la sen- sibilité imitative élève l’homme aux plus grands travaux de l’esprit et du goût. Par cette tendance de tous les systèmes nerveux à se mettre à l’unisson , l’enthou- siasme, la terreur , l’admiration, le courage , le mépris , se communiquent avec une rapidité inconcevable au milieu d’une foule d’individus agités par les mêmes passions , etc.

L’habitude a un singulier empire sur le système ner- veux. Elle soumet toutes les grandes fonctions de la vie. Werlhof a observé qu’après de fausses couches , les femmes souffroient , au neuvième mois , des évacua- tions abondantes qui avoient quelque ressemblance avec les vidanges. J’ai vu une dame qui éprouvoit des coliques, et une sorte de travail , au jour de l’année qui étoit anniversaire de cet accident. On cite l’exemple d’une autre dame qui avoit eu une fausse couche. Comme on n’avoit pu lui extraire le placenta, elle le garda jus- qu’au terme de neuf mois, au bout desquels elle le ren- dit, après un travail semblable à celui de l’enfantement. Harvey dit que des chiennes qui avoient été inutilement accouplées , éprouvoient, à l’époque ces animaux mettent bas, tous les symptômes qui accompagnent cette

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fonction. Il n’est pas rare de voir les femmes accoucher aux époques ordinaires de leurs règles, etc. Toutes les maladies périodiques s’établissent sur cette disposition qu’ont les actes de la puissance nerveuse à se répéter.

Le système nerveux est soumis à une multitude d’in- fluences dont on ne sauroit trop appi’ofondir l’étude. Telle est, par exemple, celle du climat qui lui donne une empielnte ineffaçable. Hippocrate en a fait lui- inéme la remarque dans son admirable Traite de F Air y des Eaux et des Lieux. Ce premier père de la médecine observe que partout le sol est gras, mou et humide, et l’on jouit d’une température trop uniforme , les hommes sont foibles , sans activité et sans courage j leurs facultés intellectuelles sont très-limitées. Mais, au contraire , dans un pays exposé à toutes les intempéries des saisons, dont les habitans sont tour à tour exposés à un froid ou à une chaleur brûlante , on trouve la puis- sance, l’indocilité , le courage , la sensibilité exquise, l’intelligence , l’aptitude pour les arts , la fécondité d’imagination , etc. Les peuples de la Béotie et de l’Attique sont peints avec beaucoup de vérité dans ce tableau.

Le médecin thérapeutiste ne doit pas moins remar- quer les influences atmosphériques sur le système ner- veux. Dans une ferme qui n’est pas très-éloignée de Paris, existe un jeune paysan dont les faculeés intel- lectuelles se troublent à deux époques déterminées de l’année, celles du printemps et de l’automne. Alors cet inlortuné quitte sa femme et ses enfans; et toutes les fois qu’on veut s’approcher de lui pour le ramener , il s’imagine qu’on veut l’assassiner, et pousse des cris la- mentables. Du reste, pour mieux démontrer encore cette influence suprême de l’atmosphère sur le système

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NOUVEAUX EL F. MENS

nerveux, il suffiroit de retracer l’histoire de l’épilepsie et de beaucoup d’autres maladies périodiques.

Il est une multitude de problèmes , dont l’explication seroit embarrassante, si on n’avoit recours, pour les résoudre, à la considération de l’organe encéphalique, qui est le foyer unique toutes nos perceptions se ras- semblent. En voilà assez sur ce sujet, qui est plus amplement développé dans tous les ouvrages consacrés à l’exposition des sciences physiologiques. Je reviens à l’influence suprême exercée par le système nerveux sur tous les phénomènes du corps humain. Ce système com- mence et ouvre en quelque sorte le cercle des fonctions de la vie. C’est ainsi que , dans le fœtus qui vient de naître, la trame nerveuse est la plus apparente, quand on la compare aux autres tissus qui constituent nos solides. Le cerveau présente un développement non moins précoce, et on est étonné de la grosseur des nerfs cérébraux, respectivement aux autres organes. C’est parce que le système nerveux prédomine aloi's sur tous les autres organes , par son volume et son étendue , que l’enfance, la jeunesse et l’adolescence sont les âges des sensations et du mouvement. A ces époques, la sensibi- lité est dans une activité constante , et elle est accessible à tous les genres de plaisir ou de douleur. Cette prépon- dérance du système nerveux diminue au contraire dans les vieillards bientôt destinés à quitter la vie. Le cerveau est moins volumineux et plus compacte, les nerfs plus durs ou presque imperceptibles. La nature leur retranche successivement les douleurs et les plaisirs, qui sont le partage de l’enfant et de l’adulte; et les paralysies qui devancent la mort senile ne sont que des morts par- tielles de la sensibilité physique.

A ces considérations sur l’action physiologique du

DKTIILRAPr. UTIQUF.

cerveau et des nerfs , joignons quelques réllexionS" géné- rales sur leur état pathologique. Aucun médecin n’ignore que le système nerveux est sujet à des altérations parti- culières , aussi bien que les autres parties du corps humain. Ces altérations se dérobent quelquefois à l’exa- men le plus scrupuleux de l’anatomiste j mais souvent aussi elles sont très-apparentes. Les ouvertures anato- miques nous montrent tous les jours des squirrosités , des suppurations , etc. dans la propre substance du cer- veau; il se manifeste des altérations non moins aperce- vables dans les membranes qui servent d’enveloppe à ce viscère ; on observe fréquemment une induration mor- bifique des tuniques nerveuses , et beaucoup d’autres vices organiques, plus ou moins inaccessibles aux pro- cédés curatifs de notre art,

Stahl , qui avoit, pour ainsi dire, tout aperçu en Phy- slolosle médicinale, fait mention de cette délicatesse extrême que l’on remarque dans la texture des nerfs de certains individus. C’est cette disposition physique qui les rend attaquables par les moindres impressions; qui fait que la digestion, la circulation, la resj)u'ation , les secrétions et autres phénomènes vitaux, sont troublés à la moindre atteinte. Ces sortes de tempéramens , ou , pour mieux dire, ces idiosyncrasies réclament des soins si attentifs de la part du médecin, que le plus léger souffle peut en altérer l’harmonie. Que ferolent ici les médicastres , avec leur attirail pharmaceutique , avec leurs sels, leurs essences, et leurs arcanes si lourds et si indigestes ? J’ai été consulté à Paris , pour une dame âgée d’environ quarante années , douée d’une constitution analogue à celle dont je viens de faire mention : cette constitution étolt si frêle , qu’elle ne pouvolt pas même supporter l’impression de l’air atmosphérique, et quelle

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II.

34 K O U V E A U X É L É M E K s

étoitcontralnte,pourse conserver, d’habiterune chambre presque constamment close.

11 est , du reste , peu d’affections dans l’économie animale, auxquelles le système nerveux ne participe pour quelques symptômes : toutefois, il a fallu éviter la confusion que des dénominations trop générales auroient pu entraîner dans les nosologies , et on a caractérisé spé- cialement, sous le titre de névroses , les maladies qui ont leur siège dans l’organe encéphalique ou dans quel- qu’une de ses enveloppes , dans la propre substance des nerfs, dans la moelle épinière, etc. La théorie physio- logique et pathologique de ces maladies a été particu- lièrement éclairée en France par MM. Barthez, Pinel et Cabanis, qui en ont facilité l’étude, par le secours salu- taire des méthodes analytiques. L’impulsion philoso- phique imprimée à tous les esprits justes, par ces pro- fesseurs recommandables , a surtout fructifié au sein de l’école de Paris. Il est vrai que nous trouvons, chez les Anglais , des tableaux qui sont des modèles pour la des- cription de ces maladies. Il ne s’agiroit que de classer, dans un ordre plus méthodique , les observations qu’ils ont recueillies chez les individus de divers sexes, de divers âges et de professions diverses. Whytt, surtout, a pu en écrire avec beaucoup de sagacité , parce que les peines de l’esprit et les fatigues extrêmes du corps l’y avoient rendu sujet.

Quand on lit les auteurs nombreux qui se sont occupés des maladies nerveuses , même les plus célèbres , on est rebuté par les théories qu’ils ont énoncées avec les détails les plus ennuyeux. On a rempli la science d’opi- nions futiles, qui n’ont pas même le mérite de la vrai- semblance. Il y auroit trop à faire, si l’on essayoit de les réfuter. Hippocrate, et Galien expliquoient les symptômes

DETIIÉUAPEUTIQUE. 55

de ces affections par l’humeur morbifique de l’atrabile. Willis et Sydenham accusoient le cours irrégulier des esprits animaux et du suc nerveux, et leur alflux trop impétueux vers certaines parties de l’économie vivante. Pitcarn ne voyoit qu’un défaut d’élaboration dans le chvle. La doctrine de Boerhaave est-elle plus claire , lorsqu’il admet dans le sang des vices et des altérations que rien n’y démontre ? Stahl disoit que la circulation ne s’exécutoit point avec une liberté convenable dans l'intérieur de la veine des portes, et que les vaisseaux mézaraïques et spléniques s’en trouvoient distendus. Fracassini assuroit que le fluide nerveux étoit inégale- ment réparti. Il n’est pas plus philosophique dd* rendre compte , à l’exemple de Cheyne , des phénomènes pro- pres aux maladies nerveuses , d’après les divers degrés de tension ou de fermeté , de relâchement ou de mol- lesse dans les solides; ces sortes d’altérations peuvent, sans contredit , se remarquer quelquefois dans l’autop- sie cadavérique ; mais aucun signe ne sauroit les faire pronostiquer avec certitude.

A quoi donc doivent se réduire tous les changemens morbifiques qui peuvent s’opérer dans le système ner- veux , considéré sous le rapport de la Thérapeutique ? Aux lésions des deux facultés principales départies au reste du corps par ce même système , la sensibilité et la contractilité. Cette maj^ère positive d’envisager un sujet aussi obscur, ne vaut-elle pas mieux que les asser- tions vaines de quelques auteurs à hypothèses , qui s’ima- ginent avoir découvert ce qu’ils inventent ou qu’ils sup- posent? C’est, en conséquence, vers les altérations in- définiment variées de ces deux propriétés vitales de l’organisation , que la Thérapeutique médicinale doit diriger constamment tous ses moyens ; on observe géné- ralement que ces propriétés peuvent être, ou vicieuse-

56 ]v O XJ V K A U X r. L É M n N s

ment exaltées, ou vicieusement affoiblies, ou vicieuse- ment déviées de leur marche oi’dinaire.

La manie fui’ieuse résulte manifestement d’une exal- tation extraordinaire dans les facultés de l’organe céré- bral. Aussi les individus chez lesquels se manifeste ce terrible phénomène, se refusent-ils à prendre du som- meil. Ils sont tentés à chaque instant d’abuser de leurs forces musculaires, qui augmentent prodigieusement dans certains cas; en sorte qu’il est presque toujours nécessaire de les renfermer comme des animaux fé- roces , et qu’il faut une grande puissance pour répri- mer leurs efforts violens. C’est parce qu’il y a dans leur cerveau une plus grande somme d’excitation que dans celui de l’homme sain , qu’ils sont communément inac- cessibles aux impressions vulgaires. Les poisons glis- sent, en quelque sorte, dans leur estomac, et le sti- mulus le plus véhément réveille à peine la sensibilité de leur système digestif. J’ai donné des soins à un fou qui avala impunément trente grains de tartrate antimo- nié de potasse. Uu jeune étudiant en médecine , dont les facultés intellectuelles s’aliénèrent par un effet de la nostalgie , s’empoisonna deux fois avec l’acide arsénieux, et malgré les mouvemens convulsifs qui éclatèrent avec une impétuosité peu commune , ce double accident n’eut aucune suite fâcheuse. Ce fait explique pourquoi il faut prodiguer les narcotiques aux maniaques , et sou- vent sans espoir d’apaiser leurs fougueux transports.

C’est d’après une connoissance très-approfondie de cet état d’excitement morbifique qui constitue la manie furieuse, que M. Pinel a donné des conseils très -sages pour le traitement des aliénés , et qu’il a surtout insisté sur un régime moral , en proscrivant toute violence. C’étoit la marche de anciens observateurs , qui avoient

1) E T H É U A P E U T I Q U T:. Sy

obtenu en pareil cas des succès incontestables. Il faut donc , comme le conseilloit Gœlius-Auréllanus , se ren- dre maître de l’imagination des- malades , opposer un / sang froid imperturbable à leur effervescence tumul- tueuse , etc. Les Anglais paroissent avoir adopté cette méthode , et les médecins de ce royaume ont acquis une réputation méritée dans ce genre , par les nom- breux avantages de leurs procédés. C’est donc un état de calme et de tranquillité qu’il convient d’opposer à la véhémence et à l’impétuosité des maniaques. V zrbera. enini et vincula , et quæ alla stiilta surit remedia , magis ad augrnentum , quam mitigationem delirioruin , et cura~ tioneni eoruindem conferwit. On doit surtout se promettre un grand avantage des spectacles, de la musique, des jeux , des exercices, des voyages , et de toutes les dis- ti'actions agréables.

Aujourd’hui que les travaux des anatomistes semblent principalement fixés vers la .structure et les fonctions physiologiques du cerveau , il seroit sans doute à dési- rer que l’on parvînt à découvrir les causes organiques de ces délires si nombreux et si divers auxquels l’espèce hu- maine se trouve sujette. Quand on réfléchit avec quelque attention sur la multiplicité de ces aberrations mentales, on diroit qu’il y en a autant d’espèces qu’il y ades facultés dans l’entendement. Le plus communément, c’est une idée prédominante qui produit l’effet d’un stimulus sur une partie du cerveau, qui pai’vient à l’affoiblir , et par con- séquent à lui donner une mobilité excessive. Cette mo- bilité vicieuse devient ineffaçable par l’habitude, comme les mouvemens convulsifs de certains organes. Un tel phénomène provient de ce que les actes de la puissance nerveuse sont naturellement disposés à se répéter. Quand l’esprit de l’homme a été trop vivement ému par une pensée , il est toujours porté à la produire, La véri-

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N O U V F, A U X F r- F M F N S

table indication est de la contrebalancer par d’antres impressions non moins énergiques. Un mélancolique, à la suite d’un long chagrin, s’imagina qu’il étoit empoi- sonné. Il passoit son temps dans des perplexités affreuses. On parvint à le guérir en feignant de croire à son opi- nion, et en lui persuadant qu’une tisane laxative qu’on Lui administroit , seroit à la fois le remède elle préser- vatif de son accident.

D’après les lois de l’alternation de la force nerveuse dont j’ai fait mention plus haut, lorsqu’il est survenu un excitement extraordinaire dans le cerveau, on doit redouter l’affaissement prodigieux qui lui succède dans un grand nombre de circonstances , et qui est commu- nément proportionné à l’irritation excessive qui a eu lieu. De vient que des maniaques forcenés tombent .souvent dans l’idiotisme. Un homme d’une stature athlétique , ayant les yeux noirs , et la barbe très- touffue, perdit l’usage de ses facultés intellectuelles. En proie à des emportemens, et à une fureur qu’on ne pou- voit maîtriser, il commit plusieurs meurtres. Enfermé bientôt après dans une maison de force, il passa le reste de sa vie dans un état d’imbécillité et d’abrutissement.

Rappelons un deuxième cas qui n’est que trop com- mun au sein de la civilisation, le système sensible éprouve des frottemens si multipliés. L’observation pa- thologique nous offre souvent des individus chez les- quels des impressions très-innocentes par elles-mêmes, déterminent les mouvemens les plus violens. On doit aisément se convaincre que, dans un tel état d’activité extrême de la faculté sensitive , la santé de l’homme est , pour ainsi dire, sans cesse aux prises avec les agens extérieurs. Dès lors, les moindres vicissitudes de l’at- mosphère, les moindres écarts dans le régime, les moin-

DE TIIÉrATEUTIQUE. 59

dres peines ou contrariétés morales , suscitent cleâ trou- bles extraordinaires dans les fonctions de l’organisme. C’est manifestement à cette susceptibilité du cerveau et des nerfs, qui les détermine à répondre quelquefois au stimulant le plus léger, qu’il faut rapporter les convul- sions de l’enfance, auxquelles se trouvent spécialement sujettes les femmés des grandes villes , élevées dans l’opulence et l’oisiveté.

Les médecins habiles remédient à cette susceptibilité morbifique , en accoutumant progressivement ces orga- nisations frêles et délicates à des travaux plus ou moins rudes, aux exercices plus ou moins violens de la gym- nastique. Les convulsions étoient épidémiques à la cour. Elles cessèrent quand le célèbre Tronchin prescrivit aux dames de frotter leurs appartemens. Des moyens extraor- dinairement perturbateurs produisent quelquefois dès résultats aussi avantageux, en ramenant les forces sen- sitives à un type plus modéré , et par conséquent plus naturel. Une jeune dame , d’un caractère très-aimable et d’un esprit très-supérieur, avoit une propension sin- gulière à des accès de convulsions qui se renouveloienc presque tous les trois jours , sans qu’aucun dés remèdes qu’elle avoit tentés eût pu apporter la moindre amélio- ration dans un état véritablement déplorable. Se trou- vant à Lyon, dans le sein de sa famille, à l’époque dé- sastreuse du siège de cette ville infortunée , les ébran- lemens imprimés à son système nerveux par les bruits épouvantables des canons qui se répondoient de toutes parts, la frappèrent d’une telle commotion , qu’elle fut délivrée de ces symptômes. Ce fait doit peu surprendre quand on songe que les auteurs citent un certain nom- bre de guérisons opérées par des frayeurs ou par de très-vives surprises. M. Charpentier rappelle l’exemple d'une dame tellement absorbée par cette affection opi-

N O i; E A U X É L É JH E N S

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iliatre , qu’aucun moyen curatif n’avoit pu influer sur elle. Elle fut conduite à la campagne; arrivée là, elle fut brusquement jetée dans l’eau , au moment elle syatt endoit le moins , et aussitôt recueillie par des pê- cheurs. La malade éprouva un tel effroi , qu’elle s’en est trouvée guérie pendant plus de sept années. Malheu- reusement , elle a essuyé une rechute.

Cette susceptibilité nerveuse doit être singulièrement / étudiée pour la prescription des médicamens. J’ai été consulté par une femme que seize grains d’îpécacuanha mettoient dans des convulsions horribles. Nous avons vu un homme auquel les purgatifs les plus simples pro- duisoient l’effet d’un empoisonnement. Un très-jeune homme fut tellement frappé de crainte , à l’époque la plus violente du régime de la terreur, qu’il en conserva l’impression la plus profonde. Depuis ce temps, il con- serva un sentiment de malaise et de défiance qu’il ne pouvoit surmonter. La seule vue d’une autorité admi- nistrative, suffisoitpour lui donner une agitation affreuse qui altéroit le son de sa voix et ses traits. Il sentoit d’une part, un besoin étonnant d’exercice, et de l’autre des douleurs dans les articulations qui l’empêchoient de se mouvoir. Mélancolie continuelle, imagination flétrie, mémoire foible, esprit appesanti , timidité insurmon- table, resserrement, crispation dans le diaphrag;me et les parties adjacentes, affluence du sang veis la tête, larmoyement des yeux, qui l’empêchoit de faire aucune étude. Je lui conseillai d’aller chez un maître d’escrime. Le pied placé sur une sandale ouverte et sur un terrein parfaitement uni, il commençoit à s’exercer; mais le mouvement accéléré Ini causoit au bout de quelques minutes les mêmes effets que- la lectui'e. Le moindre travail suspeiuloit en lui la digestion, lui causoit des

DE THÉRAPEUTIQUE. 4*

pc'sanreurs et des bàilleinens insupportables. Il ne pou- Toit pas même cbanter pour se distraire : sa voix s’étoit entièrement dénaturée. Cet infortuné a fait usage d’une grande quantité de remèdes pour se délivrer de son affreux état. Aucun n’a réussi. Tout lui a été nuisible. J’en dirai de même du nommé Lahaye , ancien mili- taire, qui , ayant séjourné quelque temps dans une ferme aux environs de Konisberg, fut atteint d’une hydropisie ascite dont il guérit néanmoins quelque temps après. A cette époque, on évacuoit en grand nombre les ma- lades du côté de Berlin , et le bruit s’étoit répandu qu’on alloit rentrer en France. Lahaye , qui n’é toit point encore rétabli, craignit d’être délaissé; cette crainte augmenta tellement, qu’il tomba dans la mélancolie la plus sombre, La sensation la plus légère lui faisoit éprouver une espèce d’ébranlement vers le centre épigastrique et de violentes douleurs de tête. Il eut des vertiges , des spasmes, etc. On le renvoya en France. Depuis son arri- vée , le moindre souvenir excite des mouvemens nerveux vers le centre épigastrique. Sa tête s’embarrasse; toutes ses sensations se confondent et se troublent , aussitôt même qu’il voit quelqu’un de ses anciens camarades, Une simple tisane le jette dans des crispations nerveuses qu’il est impossible de calmer. On a été forcé de sus- pendre tous les médicamens.

Supposons un état contraire à celui que nous venons d exposer. Il peut en effet arriver que le cerveau et le système nerveux soient dépourvus du degré de sensibi- lité dont ils doivent jouir dans l’état naturel, en sorte qu ils deviennent , pour ainsi dire, inaccessibles à l’ac- tion stimulante des agens extérieurs. Dans les maladies qui résultent de ce genre particulier d’altération, les impressions sont presque milles, et les mouvcniens ne

s exécutértt qu’avéc lenteur; l’estomac languit, et le con- duit intestinal ést dévoyé ou frappé de constipation. J’ai remarqué particulièrement cette disposition physique, cette sorte d’apathie de tous les organes, chez les jeunes filles d’un tempérament lymphatique, qui ont éprouvé long-temps des leucorrhées opiniâtres. J’ai vu aussi les mêmes symptômes Se manifester chez les hommes très- disposés, par leur idiosyncrasie , aux àccidens de la paralysie ou de l’apoplexie.

On pourroit citer beaucoup d’exemples; je me borné aux suivans : Une femme de trente ans, mariée à un homme doux, affectueux, et jouissant d’une fortune assez considérable, est et a été constamment insensible aux plaisirs de l’amour. Elle ne participe, en un mot, à aucune des jouissances attachées à notre organisation ; les aliinens sont pour elle sans saveur ; le spectacle et la musique sont pour elle sans attrait et sans charme ; les odeurs douces l’affectent médiocrement; elle est conti- nuellement portée au sommeil ; elle ne s’éveille que pour vivre dans une sorte ^indifférentisme qui afflige tous ceux qui l’entourent; son visage est pâle et bouffi; les traits de sa physionomie sont sans expression ; elle est irrégulièrement réglée; elle a un appétit dépraivé qui la fait rechercher des matières terreuses, de la suie, du charbon. J’ai été consulté par un homme dans une classe opulente, d’une constitution spécialement carac- térisée pair une prédominence muqueuse, d’uiï teint bla- fard , qui présente aibsolument les mêmes phénomènes. Il végète , pour ainsi dire, depuis quarante années dans le cercle étroit de quelques idées et de quelques affaires domestiques. Il n’aime ni la chasse , ni aucun exercice fatigant; aussi est-il exposé à tous les inconvéniens d’une vie sédentaire et inactive. Ses fonctions s’exécutent len-

D F. T ir É H A P E U T 1 Q U 1% . 4^

ement; il est toujours malade; et dans l’affaissement cérébral il se trouve , aucune peine ni aucuu plaisir ae sauroient l’émouvoir.

Il faut regarder comme le résultat d’un affaissement

•omplet qui survient instantanément dans toutes les

)arties du cerveau, cette névrose extraordinaire dans

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aquelle l'homme privé soudainement de la lumière des «ns et de la faculté loco-motrice , frappé et comme sur- pris par une chute inattendue , devient pour ses sem- Dlables un objet de terreur et de pitié. Je veux parler de .'épilepsie. Les anciens étolent tellement épouvantés par 'appareil des symptômes qui accompagnent cette hor- ’ible maladie , qu’ils regardoient les ressources de l’art îomme impuissantes pour la combattre. Cependant, des )bservations modernes ont appris que dans quelques cir- îonstances, des substances stimulantes, telles que le dnaigre radical, l’alcali volatil, etc. simplement mises ;n contact avec les fosses nasales , préviennent ou font cesser soudainement les paroxysmes. Nous avons con- servé long-temps à l’hôpital Saint-Louis, un épileptique, lont les accès avoient résisté aux antispasmodiques que lous lui avions prodigués. Il renonça dès lors aux re- nèdes ; il trouva le moyen singulier de comprimer les iccès , en faisant tirer autour de lui plusieurs coups le fusil le jour l’invasion devoit avoir lieu. Ce bruit nsolite changeoit merveilleusement en lui la disposition physique de l’organe cérébral, et il en étoit souvent juitte pour une légère contraction et quelques mouve- nens convulsifs des muscles de la face; mais il conservolt a faculté de sentir, et la perception des objets n’étoit joint abolie.

C est un état maladif très-remarquable, que celui dans equel les forces sensitives sont, pour ainsi dire, dépla-

cées de leur siège ordinaire, et transportées, comme par enchantement, sur d’autres parties du corps; par exemple, sur la région épigastrique. Il est des cas elles désertent en quelque sorte le cerveau, se concentrent dans l’inté- rieur de la matrice, et donnent lieu aux phénomènes les plus extraordinaires. Les Annales de la Médecine fran- çaise contiennent peu de faits aussi mémorables que celui dont jevais exposer les principaux détails. Une paysanne, âgée d’environ vingt -deux ans, étoit habituellement occupée à garder les moutons. Dans la solitude qui l’en- vironnoit, victime de l’activité de son imagination et de 1 effervescence de ses sens, elle contracta des habitudes honteuses qui portèrent une atteinte funeste à sa santé. Cette fille infortunée se cachoit dans des broussailles et dans les endroits les plus retirés pour satisfaire à son pernicieux penchant. Deux ans s’écoulèrent, et tous les jours on voyoit progressivement ses facultés intellec- tuelles s’affoiblir. Elle devint comme stupide. On l’ap- porta à l’hôpital Saint-Louis , , dans le délire le plus effréné , elle offi’oit le scandale perpétuel d’une sorte de mouvement automatique, qu’elle n’étoit point maîtresse de comprimer , malgré les violens reproches qu’on lui adressoit. Un autre phénomène vint frapper notre atten- tion. Chez elle, les extrémités supérieures, comme les bras, les mains, la tête et la poitrine offroient un état de maigreur digne de pitié; mais les hanches, le bas- ventre, les cuisses , les jambes étoient d’un embonpoint à surprendre les observateurs. On eût dit que la vie s’étoit en quelque sorte retirée et accumulée dans les membres abdominaux. Ce qui causa surtout notre sur- prise dans un accident aussi étrange , c’est que les forces sensitives s’étoient exaltées et concentrées dans l’inté- rieur de l’organe utérin, au point que la seule vue d’un homme qui seroit entré clans la salle de l’hôpital Saint-

DETlITîRAPr. UTIQUE. 4^

jOuIs, elle étoit couchée , sutTisoll pour clétOrmlucr Ml elle le spasme voluptueux des parties de la généra- ;ion. Toutes les impressions qu’elle éprouvoit, Vënoient retentir dans ces organes. La main de toute personne {ui n’étoit pas de son sexe , posée dans la sienne elle m avoit la sensation dans le vagin. Cette malheureuse ivoit une telle propension à s’émouvoir, qu’il suffisoit ie lui toucher un doigt pour y susciter des mouvemens contractiles. En parcourant ainsi successivement les dif- férentes parties de son corps, on finissoit par agiter toute sa personne, et par la monter en convulsions comme on met en activité les ressorts d’une horloge. Ces con- vulsions duroient près de trente minutes. La malade, pendant ce temps , poussoit des gémissemens lamenta- bles , et présentoit l’image parfaite des visionnaires de saint Médard. Une pareille situation étoit véritable- ment effroyable pour les spectateurs. J’ai déjà dit que dans les premiers temps qu’elle vint à l’hôpital Saint- Louis , le seul aspect d’un homme suffisoit pour exciter chez elle des pollutions. Ensuite ces pollutions n’avolent Heu que lorsqu’on tâtoit son pouls , ou lorsqu’il y avoit autour de son lit une grande affluence d’élèves qui la considéroient ; ces habitudes invincibles de la malade ayant déjà été imitées par deux femmes de la même salle , nous nous décidâmes à la renvoyer à ses parens , et nous fûmes ainsi contraints d’interrompre la série de nos observations. On voit , par ce trait , combien de formes bizarres peuvent revêtir les affections nerveuses. Je me borne à rapporter ces faits ; j’ai résolu de ne rien expliquer.

À

Enfin , il peut survenir dans le système nerveux un troisième genre d’altération , que j’ai décrit avec détail dans mon Traite sur les Fievres pernicieuses intermittentes : c’est celui qu’Hippocrate a désigné par l’expression de

4^ ' NOUVEAUXÉLÉMENS

cacoethes , dans ses Epidémies. Les Latins ont substitué le mot de malignitas ; enfin , des auteurs modernes ont eu recours au mot ataxia , comme plus convenable pour exprimer l’anomalie, le désordre , la confusion , l’irré- gularité des symptômes. Cette dénomination convient spécialement, comme j’ai déjà eu occasion de le remar- quer, aux fièvres dont non -seulement le type naturel se trouve dérangé , mais dont les effets tendent diver- sement à la destruction de l’individu.

Dans les maladies qui tiennent à ce trouble particu- lier de l’économie animale , la vie de relation se sépare ordinairement de la vie d’assimilation j l’ordre des sym- pathies est interrompu. Les nerfs n’exercent aucune in- fluence , ni sur la digestion qui a cessé ses actes, ni sur les sécrétions , ni sur les excrétions , etc. Les urines sont bonnes , le pouls est bon j les malades , dit Stahl , n’éprouvent aucune chaleur , quoique leur peau soit brûlante ; ni aucune sensation de soif, quoique leur langue soit sèche. Ils ne se plaignent que de l’absence des forces. Il y a , comme le remarque encore le même observateur, des mouvemens convulsifs qui surviennent sans aucun rapport avec l’àge , les habitudes , le tem- pérament des individus. Les évacuations n’offrent rien de salutaire. Enfin, dans ce bouleversement général des forces vitales et des fonctions qu’elles dirigent , tout est inégal et insolite ; tous les mouvemens s’effectuent avec tumulte , désordre et confusion.

Les anomalies nerveuses peuvent se montrer dans beaucoup d’autres maladies. Elles se déclarent quelque- fois d’une manière périodique. Une petite fille, âgée d’environ douze ans , ayant été fort incommodée d’une affection vermineuse, éprouva à la tête une teigne por- rigineuse , qui fut traitée par des préparations de

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jlomb. Depuis sa guérison , cette fille resta sujette au ioninambulisme. Elle ressentit des anxiétés à la région précordiale , des accès d’asthme et des convulsions qui \ jrirent presque toutes les formes sous lesquelles les d'fections spasmodiques peuvent se montrer. Les accès i’annonçoient par une augmentation assez sensible d’ex- citement dans l’universalité des fonctions. Pouls légère- ment fébrile , rire d’abord Convulsif, puis sardonique. Les muscles des globes oculaires se contractoient et les rendoient fixes. A cet état succédoient la fi’oideur des membres , la pâleur de la face , la concentration , et parfois l’intermittence du pouls; la respiration deve- noit petite , gênée , entrecoupée. Le ventre étoit gonflé et rénitent. Ensuite les membres étoient roidis par des mouvemens toniques, ou agités par des mouvemens clo- niques. Ces accidens croissoient graduellement pendant une demi-heure , et se terminoient par un grand nom- bre de sauts précipités. Souvent il succédoit à ces ef- frayans préliminaires , un tétanos universel ou partiel sur les côtés ou en arrière. Les symptômes diminuoient ensuite par degrés. Des sueurs copieuses , un sommeil réparateur terminoient le paroxysme. Au réveil de cette jeune fille , pas la moindre fatigue, pas même l’idée de ce qui s’étoit passé. Ces accès revinrent périodiquement vers dix heures du soir, époque de l’invasion du pre- mier de tous, et durèrent ensuite pendant un mois et demi. Il s’y joignit un nouveau phénomène ; c’étoit un craquement dans les articulations , qu’on peut compa- rer au bruit que font les souris derrière une boiserie, ou bien à celui qu’on produit en grattant avec l’ongle les parois d’une vitre. Ce bruit sembloit partir des corps sur lesquels le malade s’appuyoit, au point que la na- ture ou la consistance de ces corps le modifioit d’une manière très-sensible.

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11 suffît de ces détails , que je pouiTois prolonger bien davantage (si je n etois forcé de me restreindre en traitant un si beau sujet) , pour nous convaincre qu’on a mal envisagé jusqu’à ce jour la théorie des remèdes dirigés contre les affections du système nei’veux- Ce système , tel que nous venons de le considérer, donne , ce me semble , la clef de toutes les maladies aiguës , chro- niques et irrégulières. Comme il présente à l’observa- teur une foule d’altérations de divers genres ^ il s’ensuit qu’une foule de remèdes variés peuvent lui convenir. Parmi ces remèdes , il en est certains qui sont propres à diminuer la susceptibilité du système nerveux , d’au- tres qui peuvent la rendre plus énergique , d’autres enfin qui peuvent la replacer dans son type véritable. C’est faute d’avoir distingué comme il convient ces trois états morbifiques , que les médecins ont commis et com- mettent tous les jours des erreurs graves , en appliquant indistinctement à toutes les affections du système ner- veux les médicamens connus sous le titre de nervins y de narcotiques , ài antispasmodiques , etc.

Cependant, tous les mouvemens convulsifs et extraor- dinaires qui se manifestent dans le corps vivant, ne ré- clament point des remèdes caïmans, puisqu’ils provien- nent quelquefois à la suite d’évacuations excessives qui ont porté un grand affoiblissement dans le système des forces. D’ailleurs , il est beaucoup d’aberrations du cer- veau qui exigent un plan de curation entièrement mo- ral. Qui osera dire maintenant que l’étude approfondie de l’homme n’est point une étude essentiellement pré- paratoire à l’art de guérir ? Il faut l’avouer, la Thérapeu- tique du système nerveux doit être reprise en sous- œuvre par les médecins philosophes. Elle n’a point en- core été présentée sous son aspect véritable.

E T II É R A î> E U T 1 Q U E.

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I.

Des Substances que la Médecine emprunte du régne végétal y pour agir sur les propriétés vitales du système nerveux.

Les substances végétales auxquelles on attribue une action spéciale sur le système nerveux , sont aujour- ^ d’hui beaucoup trop multipliées dans les ouvrages des médecins. Qu’on lise les compilations nombreuses et indigestes qu’on a publiées sur cette matière, on n’y verra que plantes anti-hystériques, anti-épileptiques, et beaucoup d’autres aussi absurdement qualifiées. Il importe, par conséquent , de faire un choix sévère au sein de cette abondance vaine , qui est véritablement nuisible à la Thérapeutique. L’art de concourir aux pro- grès de cette science , ne consiste point à accroître le nombre des plantes qu’elle met en œuvre , mais à étu- dier convenablement leur made d’action sur l’économie animale.

Opium. Opium thebaïcum.

De même que dans le premier volume de ces Élé- mens,j’ai placé le quinquina à la tête des remèdes dont l’action se dirige sur la contractilité fibrillaire de l’esto- mac et du canal intestinal , je dois de même assigner le premier rang à l’opium , parmi ceux qui agissent sur les propriétés vitales du cerveau et des nerfs. Tout con- court à appeler l’attention , et à intéresser la curiosité , quand il s’agit de cette substance , devenue si précieuse pour la matière médicale 5 son antiquité dans l’art, et les grands services qu’elle lui rend dans les maladies les plus déchirantes dont l’espèce humaine est devenue la proie. Ce médicament doit d’ailleurs obtenir une

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II.

5o nouveauxélémens

sorte de prééminence sur tous les autres , parce qu’il jouit d’une propriété qui nous console , alors même que l’espéi'ance nous est absolument enlevée. S’il ne guérit pas toujours les souffrances qui sont inséparables des infirmités humaines, il endort du moins les dou- leurs qui les accompagnent, et rend ainsi plus suppor- tables les cruelles angoisses qui précèdent le plus sou- vent notre triste , mais inévitable destruction.

Histoire naturelle. L’opium est extrait d’une plante in- digène des lieux chauds de l'Asie. C’est \e Papaver somni- ferum de Linnæus (Polyandrie Monogynie ) , de la fa- mille des papavéracées de Jussieu. On a consigné dans beaucoup de livres la manière dont cette substance est recueillie. Selon quelques auteurs, lorsque les pavots tou- chent à leur maturité, on pratique avec des instrumens convenables plusieurs incisions successives aux têtes de cesplantes, en observant toutefois de ne pas pénétrerdans l’intérieur des capsules, et on ramasse le suc à mesure qu’il s’échappe. C’est ce qui m’a été confirmé par M. Oli- vier , qui l’a vu recueillir à Ophium-Cara-Bissar , dans l’Asie mineure. D’autres prétendent, au contraire, que presque tout l’opium qui nous vient par la voie du com- merce , est fourni par la simple expression des têtes du Papaver somniferuni. Quoi qu’il en soit, l’opium recueilli par incision est préférable à celui qui est recueilli par expression. Des auteurs ont disserté pour savoir si ce suc devoit être plutôt extrait du pavot blanc que du pa- vot noir; mais la chose est fort indifférente , pourvu que les capsules soient grosses et succulentes.

Le meilleur opium est celui que l’on ramasse dans les pays orientaux. Dans la Perse, cette plante acquiert en- viron quarante pieds de hauteur. On pratique le soir des incisions longitudinales , ou en sautoir, à la surface

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DE T H É li A P E U T l Q U E.’

tîes capsules, et on prend garde de ne pas pénétrer dans leur intérieiu'. On se sert pour eela de couteaux armés de trois ou cinq lames. Bientôt il s’échappe de ces inci- sions un suc laiteux qui augmente par la rosée nocturne. Le lendemain, ce qui a coulé s’étant condensé par l’ac- tion de l’air atmosphérique, on l’enlève avec un racloir de fer , et on le met dans un vase de terre. On réitère tous les jours la même opération, jusqu’à ce qu’on ait fait cinq ou six blessures à la plante. On pétrit ensuite l’opium au soleil, pour lui donner la densité requise. On l’humecte de temps en temps , et on le remue avec une spatule de bols. On a recours à un autre procédé , quoique, à la vérité, très-rarement. Parfois, on se con- tente de cueillir les capsules et les fleurs , quand ces dernières sont épanouies. Le suc lactescent exsude alors de la pointe de la tige coupée , et se concrète. Reinegg prétend que l’opium récolté d’après cette méthode, est infiniment meilleur; mais on ne l’obtient que par gouttes.

M. Dubuc, pharmacien de Rouen , a fait des expé- riences très - intéressantes sur la plante qui fournit l’opium , pour chercher à extraire ce suc sous la même forme , et avec les mêmes propriétés que celui qui vient du Levant. Il a opéré sur des pavots blancs qu’il avoit cultivés lui-même , et après diverses tentatives infruc- tueuses , il est enfin parvenu à obtenir un produit abso- lument semblable à l’opium du commerce , et présen- tant les mêmes caractères physiques et chimiques. Tou- tefois , M. Dubuc s’est abstenu de prononcer sur les propriétés médicinales de ce suc , parce qu’il n’avoit point tenté assez d’expériences pour en tirer des induc- tions. Ce pharmacien a observé que les capsules des pa- vots s’offroient sous différentes formes , et que celles

52 NOUVEAUX ÉLÉMENS

quiétolent globuleuses laissoient naturellement échap- per un suc blanchâtre , auquel il donne le nom à'opiiuiL en larmes , et dont les vertus lui ont paru plus puis- santes que celles de l’opium du commerce.

On consomme généralement une grande quantité d’opium ; c’est du moins ce qui est attesté par tous les auteurs. Thunberg, dans son Voyage au Japon, assure que les Indiens en font une étonnante consommation et que cette drogue tient chez eux le premier rang parmi les choses envisagées comme étant de nécessité première Au lieu de le mâcher comme font les Turcs, ils en com- posent une sorte de marmelade , qu’ils savent mettre adroitement au-dessus de leur pipe, dès qu’une fois elle est remplie. La fumée qui s’en échappe, les jette aussitôt dans un état d’ivresse ou d’étourdissement. Thunberg ajoute que, s’ils en font un usage excessif, ils entrent parfois dans un tel état de fureur , qu’ils se bat- tent, et cherchent à se donner réciproquement la mort. Aussi des peines très-sé^'^ères sont infligées par les lois contre un pareil abus de l’opium.

Ce suc, néanmoins, paroît avoir quelque utilité dans l’usage journalier qu’en font les Orientaux. Il devient un stimulus assez puissant pour leurs facultés physiques et morales , presque épuisées par l’intensité des cha- leurs qu’ils éprouvent dans leur climat, et surtout par les jouissances auxquelles ils se livrent. Thunberg dit encore que la majeure partie de cette précieuse denrée arrive du Bengale, et qu’elle constitue une branche de commerce très-considérable, que cette nation s’est exclu- sivement réservée ; en sorte que la contrebande de l’opium est sévèrement surveillée et punie. Ce sont de gros capitalistes qui achètent à un très-haut prix la fa- culté de trafiquer de l’opium. Ils cèdent ensuite leur

t>E thérapeutique. 5^

privilège à des marchands détaillistes, ou ils leur ven- dent très-cher de grandes provisions de cette substance. M. Olivier ( V oyage dans V Empire Ottoman, etc. ) observe qu’on fait un emploi plus général de l’opium en Perse qu’en Turquie , et c’est sans doute parce que cette sub- stance est très -abondante dans ce dernier climat, qu’on en abuse moins que partout ailleurs. Aussi y rencontre-t- on rarement des thériahis. On désigne par ce nom , dans les deux Empires, ceux qui s’enivrent avec cette sub- stance diversement préparée. La même chose se passe en Europe, comme le remarque notre voyageur. L’ivresse est rare dans les lieux on recueille une grande quan- tité de vin.

Lorsqu’on médite les écrits des naturalistes de l’anti- quité, et qu’on compare les descriptions qu’ils nous ont transmises avec celles des modernes, on n’a pas de peine à se convaincre que la plante qui fournit l’opium a été très-anciennement connue. Il paroît que ces propriétés n’étoient point ignorées des médecins qui vivoient avant Hippocrate. La tradition porte même que la découverte de ce précieux végétal remonte jusqu’à Gérés, qui, la première, dévoila aux Grecs le secret de ses vertus. Plu- sieurs savans ont prétendu que l’opium étoit le né- penthes d’Homère. Au surplus, le pavot, qui produit ce suc, a été apporté en France par Touinefort. Il vient très-bien dans nos jardins, et il est souverainement utile dans beaucoup de prescriptions médicinales.

Propriétés physiques. L’opium estune substance gommo- résineuse, de la couleur d’un rouge-brun, d’une odeur fortement vlreuse , d’une saveur d’abord nauséeuse et amère , ensuite âcre et chaude.. On l’apporte de l’Arabie ainsi que de l’Egypte, sous la forme de petits gâteaux xonds et aplatis J certains ont une figure très-irrégulière

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NOUVEAUX ÉLÉMENS

et sont d’un très-grand poids. On les enveloppe dans des feuilles de pavot, de nicotiane, de rumex, ou d’autres végétaux. L’amour du gain fait qu’on cherche à falsifier 1 opium de mille manières. Dès les premiers temps de son introduction dans le commerce, on y a ajouté du suc de laitue ou d’autres plantes narcotiques. Quelque- fois, on y fait entrer de l’extrait de pavot préparé par la coction , de la fiente de vache, et d’autres matières aussi hétérogènes,

11 est, par conséquent , avantageux d’étahlir des signes certains auxquels on puisse reconnoître le bon et le mauvais opium. Il doit être léger, homogène, et ne doit contenir aucune ordure dans son intérieur. Le meilleur, surtout, est d’un fauve obscur; il a une extrême amer- tume; sa cassure est brillante; il est très -odorant, et lorsqu’on le brûle, il jette une flamme vive et fuligineuse. On prétend aussi qu’il est d’excellente qualité lorsqu’il se dissout aisément, et qu’il forme une teinture rou- geâtre, S’il est nécessaire de s’attacher à bien connoître les caractères physiques , c’est surtout quand il s’agit d’un médicament dont les doses doivent être scrupuleu- sement mesurées , afin de ne rien donner qui soit nui- sible ou incertain,

Propriétés chimiques. Malgré son importance dans la médecine-pratique, l’opium est une des substances dont les chimistes ont le moins cherché à reconnoître les prin- cipes. Que trouve-t-on en effet dans leurs ouvrages ? Quelques aperçus isolés sans aucune suite, sans aucun ordre, et sans aucune liaison. Qu’importent les travaux de Neumann , de Tralles, de Baumé, etc., puisque les vrais moyens d’analyse végétale leur étoient inconnus.^ On consultera avec intérêt le Mémoire pharmaceutique de Josse , qui présente l’opium comme composé d’une

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DE THÉRAPEUTIQUE.

matière extractive, d’une matière glutineuse, et d’une très -petite proportion de résine. Proust a entrepris à Madrid une foule d’expériences d’après lesquelles il assure avoir constaté l’existence d’une résine particulière rendue soluble par le moyen d’un sel acide cristallisable, du genre de ceux qu’on appeloit autrefois sels essentiels y le tout étendu dans une quantité plus ou moins considé- rable d’une gomme analogue, par sa nature, à celle qui provient des acacias ou des pruniers.

Enfin, M. Derosne, pharmacien de Paris, est celui qui a fourni le plus de renseignemens utiles sur la nature chimique de ce puissant remède. Le résultat le plus sail- lant de ses recherches est la découverte d’une substance saline dont il établit, avec beaucoup d’exactitude, les caractères. Ce sel n’est pas d’abord très-pur; mais lorsque plusieui’s cristallisations successives font suffisamment séparé des matières qui lui sont unies, il offre une cou- leur très-blanche. Il est en prismes droits, à base rhom- boïdale, souvent réunis en petites houppes. M. Derosne ajoute qu il n’a ni saveur ni odeur, qu’il ne se dissout point dans l’eau froide, mais seulement dans quatre cents parties d’eau bouillante; que sa dissolution aqueuse ne communique point la couleur rouge à la teinture de tournesol; que ce sel est soluble dans vingt-quatre par- ties d’alkool bouillant; qu’à froid, il en demande près de cent; que, quand on opère par l’ébullition, on peut, en jetant de l’eau, obtenir un précipité qui est d’un blanc opaque. Les acides minéraux et végétaux le dissolvent, meme sans l’intervention du calorique, avec une promp- titude extrême; mais si l’on sature ensuite parla potasse ou la soude ces dissolutions acides, il tombeau fond de la liqueur, et offre laspcct d’une poudre blanche. Le sel d’opium est pareillement dissoluble à chaud par

56 nouveauxélémens

1 éther et les huiles volatiles ; mais à mesure que le refroi- dissement de ces liquides s’opère, il se forme un dépôt oléagineux, auquel succède, quelque temps après, la formation de quelques cristaux.

Le sel trouvé par M. Derosne présente encore d’autres caractères. Il s’enflamme quand on le projette sur des charbons ardens ; si on le rapproche d’une chandelle allumée, il se fond comme de la cire , etc. Après beau- coup d’autres considérations , M. Derosne se détermine à porter la conclusion qui suit : Les phénomènes qui surviennent, quand ce sel est traité par les divers réactifs, son peu de solubilité par l’eau, l’extrême facilité avec laquelle il se dissout dans les acides, et particulièrement les produits singuliers qu’il fournit quand il est soumis à l’action du calorique , lui font regarder ce sel comme un nouveau principe immédiat des végétaux. Tout lui a prouvé que ce n’étoit point un acide, ainsi que plu- sieurs chimistes l’avoient présumé. Son union avec la potasse, qui s’effectue toutes les fois qu’on décompose la dissolution d’opium parce réactif, ne présente pas les propriétés ordinaires des combinaisons de cetalkali avec les acides. Cette substance n’a donc des caractères salins que la cristallisabilité ; M. Derosne lui a donné le nom de sel pour éviter les circonlocutions, et parce qu’il n’avoit point encore trouvé de nom plus convenable.

Mais si , comme nous l’avons déjà dit, ce sel est si peu soluble dans l’eau, comment croire à sa présence dans les dissolutions aqueuses d’opium, opérées à froid? 11 est présumable que sa solution est facilitée par l’union des autres principes qui entrent dans la composition de ce sel. Au surplus, M. Derosne a peut-être outrepassé la tâche qu’il devoit remplir, lorsqu’il a voulu rapporter à cette substance saline une grande partie des propriétés

DETHÉRAPEUTIQUK. 67

médicinales de l’opium. Une assertion de ce genre ne sauroit être confirmée que par une grande suite d’obser- vations tentées par les médecins cliniques les plus instruits et les plus expérimentés.

M. Derosne a procédé, il est vrai, à plusieurs essais intéressans qui tendent à confirmer l’énergie particulière de ce sel sur l’économie animale. Il en a fait prendre à plusieurs chiens, qui tous ont éprouvé des vomissemens, des vertiges, des convulsions, etc. Ces animaux ont été aussi tourmentés que s’ils avoient pris l’opium à une dose beaucoup plusfortequecelle du sel. lia calmé lesaccidens en les contraignant d’avaler du vinaigre. Mais s’ensuit il de cette remarque que l’opium ne puisse influer sur les forces vitales, par la réunion des autres élémens qui le constituent.^ Quoi qu’il en soit, malgré les recherches déjà faites sur la nature chimique de ce médicament, il est bien à désirer que d’autres savans s’en occupent. Les travaux qu’ils sauront entreprendre , fourniront sans doute des lumières plus applicables à la pratique de l’art.

Propriétés médicinales. Pour mettre plus d’ordre et plus de méthode dans cette partie de l’histoire de l’opium, nous établirons d’abord quelques considérations sur le mode d’action de ce remède; à ces considérations, nous ferons succéder le résumé succinct des maladies dans le traitement desquelles il est avantageux de recourir à son emploi. Envisagé sous ces deux points de vue, il a fixé l’attention d’une multitude de médecins, dont il seroit trop long de retracer les opinions. Je puis donc ren- voyer mes lecteurs à ce qu’ont écrit Sylvius le Hollan- dais, Plater, Boerhaave, Wan-Swieten, Hoffmann, Werlhoff, Tralles, Haller, Tissot, Sydenham, Moiton, Freinçl , Mead , Pringle , Lind , Cullen , Houllier , Rivière, Barthez, etc. Je puis aussi indiquer les expériences faites

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NOUVEAUX EL É MENS

sur les animaux vivans, par Alexandre Monro, Alston , Wliytt, Sproegel, Wirtenson , Félix Fontana,Carminati, et tant d autres observateurs.

Pour commencer à bien concevoir la manière d’agir de 1 opium, il n’est pas inutile de rappeler l’usage jour- nalier qu’en font les Perses, les Arabes , et autres peuples de 1 Asie et de l’Afrique, qui en prennent des quantités considérables. Tous les voyageurs attestent que cette substance les affecte d’un sentiment extraordinaire de gaité, et qu’ils en deviennent plus actifs pour remplir les différens exercices de la vie. 11 en est qui sont ivres, et qui se portent même à des excès de fureur. Chez d’autres, le courage s’exalte, en sorte qu’ils deviennent plus audacieux pour braver le hasard des combats. Ils sont plus aptes aux plaisirs de Vénus. Malheureusement cet effet n’est pas très-durable. On dit qu’ensuite il sur- vient de la langueur, de la morosité, des dégoûts, de la somnolence, etc. Les habitans de ces mêmes pays s’accoutument tant à l’opium, dans certaines circon- stances , que cette substance est pour eux d’un besoin aussi impérieux que celui du tabac, du thé, du café, etc. Aussi, il est des Turcs qui souffrent tant d’en être pri- vés, que leurs forces s’abattent, et qu’ils tombent dans le marasme et la langueur. Ils deviennent tristes, taci- turnes, stupides, et ne recouvrent leur ancienne éner- gie, que lorsqu’on leur a rendu la boisson qui fait leurs délices.

Mais si l’habitude peut familiariser l’homme avec l’opium, au point de lui rendre son usage indispensable, il n’en est pas de même de ceux qui n’y sont pas accou- tumés. Grimaud croit que l’opium pris avec excès doit être compté parmi les causes de l’hypocondrie. Il s’ap-

DE THÉRAPEUTIQUE. - 69

puie sur les observations de M. Young, qui semblent prouver que ce narcotique dispose éminemment aux congestions. Son action peut devenir tellement sédative sur le système nerveux , que la mort succède à l’admi- nistration des plus petites doses. Quel médecin n’a pas été le témoin de ses effets délétères ! Je fus appelé, il y a deux années , pour remédier à l’empoisonnement d’une jeune demoiselle qui avoit avalé une dissolution copieuse d’extrait d’opium , dont elle avoit fait empiète sous le prétexte de calmer une douleur de dents. Elle étoit tombée dans un état comateux , d’où elle -ne se ré- veilloit que pour être agitée par des convulsions. Je lui administrai d’abord l’ipécacuanha, qui suscita le vomis- sement , et elle prit ensuite de la limonade avec profu- sion. Le lendemain, elle se trouva on ne peut mieux.

J’ai vu à riiôpital Saint-Louis deux cas d’empoisonne- men par l’opium ; je fis recueillir sous mes yeux toutes les circonstances de ces deux faits. Une ouvrière en cheveux, âgée de vingt-cinq ans , d’un tempérament sanguin , éprouvant toutes les douleurs d’une grossesse orageuse , ne pouvoit dormir que par le secours d’un julep cal- mant, dans lequel entroit l’opium , et qu’elle prenoit par petites cuillerées. Elle l’avala en totalité, ayant plus souffert que de coutume dans le courant de la journée. A dix heures , étouffemens , anxiétés , sueur froide, vo- missemens , céphalalgie ; le matin , yeux hagards , à demi-fermés, mouvemens convulsifs continuels, globe de l’œil porté en haut, vue trouble, pupille très-resser- rée, aphonie, extrémités froides; pouls petit , lent; pâ- leur remarquable du visage , ordinaii'ement très-coloré. Sur les trois heui-es de l’après-midi, vomissement abon- dant de matières comme fuligineuses , très -fétides et très - amères. Diminution des lors très -sensible do,s

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NOUVEAUX ÉlÉMENS

symptômes précédens. Sur les sept heures du soir, pouls petit, chaleur hali tueuse, même état des yeux, etc. Pour remédier à ces accidens , je fis administrer la limonade très-acidulée. Le lendemain , tous les symptômes étoient dissipés ; il ne restoit à la malade que l’espèce d’égare- ment des yeux observé la veille.

Le fait suivant eut une issue plus malheureuse. Une ancienne l’eligieuse , âgée de soixante-quatre ans , étoit affectée d’une gangrène sénile , dans deux doigts de chaque main , survenue à la suite d’engelures. Cette malade rapportoit que la sensibilité de ses doigts étoit tellement liée à celle de l’estomac , que , lors- qu’elle enduroit la faim , elle perdoit la faculté de s’en servir comme organe du toucher. Elle souffroit cruellement, et l’opium seul lui procuroit les douceurs du sommeil. On ne sait à quelle heure de la nuit elle prit un julep calmant qu’on lui avoit confié la veille pour son usage. Mais, au point du jour, elle traversa une des salles de l’hôpital Saint-Louis , pour satisfaire quelques besoins. A peine fut-elle de retour dans son lit, qu’elle tomba dans un assoupissement profond ; la respiration s’intercepta, le visage pâlit; le pouls étoit rare, les paupières abaissées, les yeux immobiles , les pupilles resserrées. Il y avoit distorsion de la bouche , une sorte de râlement analogue à celui qui précède la mort. Le soir , mêmes symptômes : il y avoit seulement une variation dans le pouls , tantôt plein et libre , tan- tôt petit et fréquent. Les artères temporales battoient avec une sorte de frémissement. Je fis administrer deux lavemens avec la crème de tartre, parce que la dégluti- tion étoit impossible ; la malade passa la nuit dans le même état, et ne mourut que le lendemain à cinq heures du matin. A l’ouverture du cadavre, nous trouvâmes

DE THERAPEUTIQUE,

Gi

une concrétion fibreuse , filamenteuse et dense dans le ventricule droit, et jetant une branche de trois ou quatre pouces dans chaque artère pulmonaire. La liqueur opia- cée étoit encore dans l’estomac, *

On peut rapprocher de ce fait, une observation inté- ressante publiée par M, Leroux, doyen de la Faculté de Médecine de Paris. Une dame , après plusieurs accès de mélancolie, pour lesquels on lui avoit administré vai- nement plusieurs remèdes antispasmodiques, avala, uu matin , un gros d’opium brut. Aussitôt, propension à l’état comateux, somnolence, pouls d’abord petit, pres- que insensible, ensuite large, plein et lent; respiration pénible, stertoreuse, quelquefois interceptée, etc. Lors- qu’on imprimoit de fortes secousses à la malade, on la retiroit pour quelques minutes de sa léthargie ; et on obtenoit alors des renseignemens sur la manière dont elle avoit procédé à son empoisonnement; mais bientôt on l’entendoit se plaindre de ce qu’on l’avoit réveillée , souhaiter une mort prompte, etc. Elle tournoit vers les assistans des yeux oiiverts , languissans et abattus. On eut beau lui administrer le tartre stibié , les boissons acidulées, lui faire des ustions aux deux jambes avec l’eau bouillante, la panser avec une pommade irritante de cantharides , etc. , elle expira vers les onze heures du soir. Ce fait, rapporté par M. le professeur Leroux, a la plus grande analogie avec le résultat de plusieurs expériences que j’ai exécutées en présence de mes élèves, sur quelques animaux, entre autres sur des chiens et des cabiais, etc. Ceux auxquels nous étions parvenus à faire avaler une grande quantité de laudanum liquide, paroissoient d’abord violemment tourmentés. Un som- meil opiniâtre succédoit ensuite à cet état d’agitation; ces animaux vomissoient par inte^-valles , quelquefois subi-

N O U V E A U X É L É M E N s tement , après avoir pris le poison , ce qui empêchoîc de calculer les doses. Ensuite, des convulsions univer- selles décidoient la mort. J’avois , du reste, commencé de tels essais d après les premières tentatives de Spren- gel , qui , ayant donné, dit-on, un gros d’opium à des chiens , les pinçoit et les enlevoit par les oreilles , sans qiiils donnassent le moindre signe de douleur. L’un de ce6 animaux fut frappé de catalepsie, et ne sentoit pas les piqûres qu’on lui faisoit , en sorte qu’il ne pous- soit aucun cri. On a publié plusieurs observations de ce genre.

Au surplus , puisque nous cherchons à approfondir la manière d’agir de l’opium sur le corps vivant, nous ne pourrions passer sous silence un travail de M. Nysten , dans lequel il envisage successivement cette substance narcotique sous le rapport de l’anatomie pathologique, de la physiologie, ainsi que sous le rapport de ses pro- priétés médicinales et vénéneuses. La première partie de ce tpftvail se trouve établie d’après un grand nombre d’expériences tentées sur les animaux vivans , et d’obser- vations recueillies sur l’homme. Je vais rendre un compte succinct de ce Mémoire, dans lequel l’auteur examine d’abord l’action locale des principaux matériaux immé- diats de l’opium sur les dilîérens systèmes de l’économie animale. Ceux de ces matériaux qu’il a soumis à son attention, sont l’eau distillée d’opium , la partie soluble dans l’eau, mal-à-propos nommée extrait gommeux , et la pellicule qui se forme pendant l’évaporation de cet extrait. Il résulte de ses expériences et de ses obser- vations , 1®. que l’extrait aqueux d’opium , de quelque manière qu’il ait été préparé , et les matériaux immédiats de cette substance, n’altèrent jamais les tissus muqueux du système digestif : si quelquefois la membrane mu- queuse de l’cstomac de l’homme a été trouvée phlogosée

DETHÉRAPÊUflQUE. 63

à la suite des empoisonneniens par ropium, cette phlo- gose étoit due aux liqueurs splritueuses dans lesquelles l'opium avoit été pris, ou à quelqu’autre substance irri- tante administrée comme antidote; 2®. qu’injecté dans la vessie, l’extrait aqueux d’opium produit une légère inflammation de la membrane muqueuse de cet organe; mais que ce phénomène , commun à l’extrait d’opium et à une foule d’autres extraits, n’est dit à aucun principe irritant que l’on a admis gratuitement dans l’opium; 3“. que les différens matériaux immédiats de l’opium, appliqués sur une membrane séreuse quelconque, sur le tissu cellulaire ou sur le derme dénué de son épiderme, produisentrinflammation deces parties, mais seulement comme corps étrangers , aidés dans leur action par le contact de l’air extérieur; 4°* fftie l’action de l’extrait, soit aqueux, soit alkoolique d’opium, est nulle sur la peau recouverte de son épiderme, ou au moins ne diffère nullement de celle des corps dont les propriétés phy- siques sont les mêmes que celles de ces préparations, abstraction faite de leurs propriétés médicamenteuses; 5°. que les différens matériaux immédiats de l’opium produisent des phénomènes inflammatoires, lorsqu’on les applique sur le système nerveux cérébral, sur un organe musculaire ou sur un organe fibreux quelconque, mais que ces phénomènes se produisant aussi par une foule d’autres corps étrangers, ne doivent pas être attri- bués à l’action d’un principe particulier de l’opium ; la faculté d’anéantir la contractilité musculaire n’existe pas non plus dans aucune préparation d’opium , malgré l’assertion des auteurs ; 6°. qu’il n’existe aucune diffé- rence sensible entre l’action locale des matériaux immé- diats de l’opium; que, par conséquent la partie dite improprement résineuse n’est pas plus irritante que les parties solubles dans l’eau.

64 N O U V E A U X É L t M E N s

M. Nysten passe ensuite à l’examen de l’aclion générale des différens matériaux de l’opium, et déduit de ses observations les propositions suivantes ; i°. les phéno- mènes que chacun des matériaux immédiats de l’opium produit sur l’économie animale , ne diffèrent que par leur intensité ; 2". ces phénomènes sont infiniment plus énergiques par l’action de l’extrait aqueux que par celle de l’extrait alkoolique, ou matière dite résineuse; 3°. l’ex- trait aqueux produit des phénomènes d’autant plus éner- giques, que le feu lui a fait subir moins d’altération ; par conséquent, la solution aqueuse de l’opium du com- merce, d’une bonne qualité, est plus énergique dans son action que la solution aqueuse du laudanum opiatum ; celui-ci, qui n’a subi qu’une seule évaporation, présente le même degré d’énergie que l’extrait préparé à la ma- nière de Josse, et l’un et l’autre ont beaucoup plus d’action que l’extrait préparé à la manière de Cornette, dont les solutions , les filtrations et les évaporations mul- tipliées ont dû. nécessairement altérer l’extractif d’une manière particulière ; enfin , l’extrait préparé à la manière de Baumé, ayant subi une altération beaucoup plus grande encore que celui de Cornette , présente aussi beaucoup moins d’intensité dans son action, mais il produit les mêmes phénomènes cérébraux que les extraits d’opium préparés suivant les autres procédés , lorsqu’on les donne à une dose suffisante; 4°- 1^ pellicule qui se forme pendant l’évaporation de ces extraits, et à laquelle on attribue une vertu irritante, n’a pas plus cette vertu que l’extrait qui reste après sa séparation; elle ne pré- sente même qu’à un degré très-léger les propriétés de l’opium, malgré les assertions de Neumann, de Frédéric Hoffmann, de Buchner, de Tralles, etc. : il est très-pro- bable que cette pellicule est le produit de la décompo- sition dhine partie de l’extrait; 5°. la partie dite résineuse

DF. THÉRAPEUTIQUE. 65

de l’opium, beaucoup moins énergique dans son action^ comme il a été déjà annoncé, que l’extrait aqueux , quel que soit le procédé suivant lequel celui-ci ait été pré- paré, produit cependant les phénomènes particuliers à l’opium , à un degré plus prononcé que la matière onc- tueuse et la matière cristalline, prise chacune isolément, quoique ces deux matières réunies constituent la matière résineuse; h”, l’eau distillée d’opium, même très-chargée de partie aromatique, prise à la dose de quelques onces, ne produit qu’une légère somnolence; il en faudroitune quantité énorme pour produire des phénomènes dan- gereux; 7°. quel que soit le système de l’économie ani- male sur lequel on applique une préparation d’opium , les phénomènes généraux résultant de son action ont toujours lieu ; mais ils arrivent et se succèdent avec plus ou moins de promptitude et d’intensité, suivant l’état des propriétés vitales de ce système, et l’énergie de sa faculté absorbante; 8”. l’application de l’opium sur le cerveau n’est pas mortelle , quoique ce soit en agissant spécialement sur cet organe que l’opium, introduit dans l’intérieur, donne lieix à des symptômes dangereux; g®, les propriétés de l’opium ne résident point exclusi- vement dans tel ou tel principe de cette substance; et c’est gratuitement que, dans ces derniers temps, on les a sup- posées appartenir spécialement à son sel essentiel, puis- que ce sel possède ces propriétés à un degré beaucoup moins marqué que la plupart des autres matériaux immé- diats de l’opium; io°. puisque chacun de ses matériaux ne renferme pas telle ou telle propriété exclusivement, il est probable qu’on ne pourra jamais parvenir à isoler les différentes propriétés de l’opium; ii°. l’analogie que l’on a cru rencontrer entre les effets de l’opium et ceux du vin est inexacte ; l’opium , soit à petite dose, soit à forte dose, porte constamment atteinte aux pro-

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II.

6^ SrOUVEAUXÉLLMEWS

prières ritale» , et c’est même très - probablement de cette manière qu’il devient un puissant calmant; le vin, au contraire, ranime toujours ces propriétés, et lors même qu’il produit un effet débilitant , c’est parce qu’elles ont été portées à un trop haut degré d’énergie , qu’elles tombent dans l’affaissement.

M. Nysten a pareillement procédé à quelques tenta- tives sur la manière d’agir de l’opium. Le sang des ani- maux empoisonnés par de fortes doses d’opium , ne lui a présenté aucun changement sensible dans ses qualités physiques et chimiques. La section de la huitième paire de nerfs et du grand symphatique des deux côtés, ne s’oppose aucunement à l’aetion de l’opium introduit dans l’estomac. M. Nysten est très-porté à croire, d’après ses expériences, qu’un principe quelconque de l’opium absorbé, est transmis par la voie de la circulation aux divers organes de l’économie animale, et qu’il produit sur leurs propriétés vitales une lésion particulière d’où résultent les divers phénomènes qu’on observe après l’usage de cette substance. Les caractères de la plupart de ces phénomènes prouvent qu’elle porte surtout at- teinte aux propriétés vitales du cerveau. Quant au mode de lésion que produit l’opium sur l’influence nerveuse cérébrale, il est entièrement inconnu; et l’opium a cela de commun avec toutes les substances qui agissent sur le principe de la sensibilité, en sorte qu’il est craindre que les efforts des physiologistes , pour connoîlre leur manière d’agir, ne soient jamais couronnés d’un succès complet.

M. Wilson , savant médecin anglais, a tenté un grand nombre d’expériences pour déterminer l’action de l’opium sur les animaux vivans. Nous allons les exposer succinctement. Il appliqua sur diverses parties externes

DETnKRAPKUTlQUE. 6^'

et internes ropium, qui produisit les effets déjà obser- vés par d’autres physiologistes. L’animal fut constam- ment affecté de spasmes violens et universels , qui se nianifestoient presque sur le champ, lorsque l’opium éloit appliqué au cerveau ou injecté dans le cœ-ur et dans les vaisseaux sanguins.

En versant une dissolution d’opitim dans le cœur, docteur Wilson la vit passer le long de l’^idrte , vers le cerveau. En comparant cette circonstance avec les effets de l’opium appliqué à cet organe, il Semble probablar que les convulsions qui suivent l’injection de celte sub- stance dans le cœur et dans les vaisseaux sanguins, sont dus, non à la sympathie nerveuse du cœur avec les au-- très parties du corps , mais bien au passage immédiàO l’opium au cerveau par l’aorte.

Pour confirmer ou détruire cette présomption , pour découvrir quelque autre fait nouveau , M. le docteur Wilson fit de nombreuses expériences dont il suffira de rapporter les plus marquantes. L’aorte bien assujétie- par une ligature (toute communication avec le cerveau rompue) , sur douze grenouilles de diverses grosséua’s , il injecta dans le cceuC de chacune quelques go-uttea- d’une solution très-rapprochée d’opium. Les- monve- mens de cet organe circulatoire furent aussitôt suspen- dus ; mais il ne se manifesta pas la plus légère convul- sion dans aucune partie du corps. Toutes les grenouilles moururent absolument de la même manière que celles dont on extirpa le cœur. L’irritabilité des muscles vo- lontaires de ces grenouilles, après la mort, étoit absolu- ment la même que celle observée à la suite de toute autre mort pareillement prolongée, ^ ou de langueur ^ etc.

Le docteur Wilson fendit le cœur à six grenouilles. Le sang aussitôt s’échappa de cet organe-, qui continua

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NOUVEAUX ÉLÉMENS

néanmoins de se conlracter vivement. On y versa un peu de solution d’opium, qui suspendit tout à coup les mouvemens du cœur, sans déterminer aucune convul- sion. Dans cette expérience , aucune portion de l’opium ne pouvoit être portée au cerveau par les artères ; mais presque tous les nerfs étoient dans leur intégrité. Ce n etoit donc point l’action de l’opium sur ces organes qui déterminoit les convulsions.

Toutes les fois que l’opium a été appliqué sur le cer- veau , les convulsions se sont manifestées, et les gre- nouilles sont mortes avec les mêmes symptômes qu’elles éprouvent quand on injecte dans leur cœur de l’opium qui passe au cerveau par l’aorte. Leurs muscles, stimu- lés après la mort, avoient perdu beaucoup de leur ir- ritabilité. Ces expériences semblent démontrer que l’opium appliqué au cœur, ne peut affecter une partie éloignée par l’intermède des nerfs. D’autres expériences font voir que l’opium peut arrêter la circulation de la partie sur laquelle il est immédiatement appliqué , in- dépendamment de toute affection générale du système.

Des tentatives faites sur l’abdomen ont prouvé au docteur Wilson que la diminution des mouvemens du cœur qui a suivi l’injection de l’opium dans la cavité abdominale, ne dépend point de l’action de suc papa- véracé sur l’organe circulatoire par l’intermède du sys- tème nerveux , mais de ce que l’opium suspend la cir- cxdation dans presque le tiers de l’animal entier.

Quoique l’opium immédiatement appliqué sur le cer- veau lui-même, excite des convulsions violentes et uni- verselles dans les muscles volontaires, cependant il pa- roît incapable d’altérer dans ce cas les contractions du cœur. Wilson rapporte de nombreuses expériences faites sur des lapins , et qui sont à l’appui de ce sentiment.

DETIlÉRAPEUTTQUr,. 6Ç)

On volt avec une sorte de surprise que les animaux victinics de ces expériences , sont saisis de convulsions au plus léger contact, tandis qu’ils ne témoignent aucune douleur , quoiqu’on blesse leurs pattes avec un instru- ment tranchant. Si l’opium appliqué sur le cerveau dé- termine la convulsion des muscles volontaires , il ne fait éprouver aucune altération aux parties sur les- quelles la volonté n’a point d’empire; tels sont les bat- temens du cœur, le mouvement péristaltique du tube alimentaire. Appliqué à la surface du cœur, l’opium altère peu ou point les mouvemens de cet organe , tan- dis qu’injecté dans son intérieur, il suspend tout à coup la circulation. De même, répandu à la surface des in- testins , l’opium ne semble causer aucune irrégularité dans le mouvement péristaltique ; tandis qu’il frappe ces organes de paralysie , quand il est versé dans leur cavité. C’est peut-être à cette raison qu’il faut attribuer la constipation qui accompagne si souvent l’usage de l’opium.

Diverses expériences répétées avec soin semblent prouver que les convulsions ne viennent pas de l’action ' de l’opium sur les nerfs de la partie à laquelle il est appliqué, mais bien de son contact immédiat avec le cerveau, auquel il est porté par le système sanguin. On sait que des grenouilles qu’on prive du cœur, conti- nuent de vivre encore long-temps. Le docteur Wilson , après avoir enlevé cet organe à vingt-quatre grenouilles, injecta une solution d’opium dans l’estomac et les intestins des unes, et dans la cavité abdominale des autres. Elles moururent d’autant plus vite , qu’elles étoient plus petites et plus jeunes , et que la quantité d’opium étoit plus considérable ; mais, dans toutes, la mort fut calme, et s’opéra par degrés insensibles , sans aucune apparence de convulsions.

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NOUVEAUX ÉLÉMENS

Le docteur Wilson tire de ses nombreuses expe’- riences les conclusions générales suivantes. L’effet de 1 opium sur l’économie animale peut se diviser en trois résultats: i°. Son action sur les nerfs de la partie il est immédiatement applicpié. Cette action est ana- logue à celle d’un autre irritant, et paroît insuffisante pour détruire la vie. 2°. Son action sur le cœur et les vaisseaux sanguins. En petite quantité , il les stimule , accroît leurs mouvemens; il les diminue, les paralyse même, lorsqu’il est appliqué à haute dose ; mais, dans ce cas comme dans le premier, l’opium agit à la ma- nière de la plupart des autres irritans , même méca- niques ; ils ne diffèi’ent pas essentiellement: ce ne sont que des modification.s. 3°. L’action de l’opium appliqué immédiatement au cerveau. Une petite quantité dimi- nue la sensibilité , produit la langueur , le sommeil. Une dose considérable détermine de violentes convul- sions et la mort. Les autres irritans produisent aussi ces derniers effets. Seulement les convulsions par l’opium ont une forme particulière , un caractère spécial. Dans les cas l’opium détermine les convulsions , il dimi- nue en même temps l’irritabilité des muscles volon- taires , et 'vice versa.

D’après ce que je viens d’exposer, quel avantage pour- roit-il y avoir à rappeler et à discuter ici les opinions de tant de théoriciens ! Cullen , par exemple, est-il bien fondé quand il regarde comme une chose avérée, que tout exercice du sentiment et du mouvement dépend du rôle particulier que joue le fluide nerveux qui va au cerveau ou eu revient.^ L’opium produiroit donc le sommeil, en suspendant la circulation de ce fluide, qui est en pleine activité pendant la veille. On se lasse au- jourd’hui de ces hypothèses vaines, qui n’intéressent

D E T H É R A P K U T 1 Q U E. 7 I

que des esprits oisifs , et on ramène tout à des méthode s purement expérimentales. N’est-ce point par esprit de système que le célèbre Stalil a émis une opinion exagé- rée sur le danger de l’administration de l’opium ? On connoît sa fameuse dissertation de imposturâ Opii. A en- tendre ce grand homme , ce médicament n’apporte qu’un calme trompeur dans l’économie animale. Toute sa vertu, selon lui, consiste à apaiser les douleurs, en émoussant la faculté sensitive, sans d’ailleurs produire rien d’utile contre la maladie ; mais il arrête , d’une autre part, les mouvemens les plus salutaires de la na- ture, en livrant la matière morbifique à sa propre éner- gie , et on néglige alors le moment le plus favorable pour agir. C’est ainsi qu’il prétend avoir vu les incon- véniens les plus graves succéder à la suppression des mouvemens vitaux dans les affections catarrhales, dans l’asthme convulsif, dans l’hystérie , dans l’hypocon- drie , etc.

Mais il est manifeste que cette opinion est dictée par un trop grand zèle pour la propagation de la médecine expectante. Rappellerai-je ici les- résultats si divers des expériences qu’on a faites sur la manière d’agir de l’opium ? A quoi peuvent tendre , pour les progrès de l’art de guérir, les essais tentés par Alston et par Whytt, qui ont versé des dissolutions d’opium sur le cœur des grenouilles, et qui ont prétendu , par ce moyen , avoir arreté le mouvement de cet organe. ^Thompson et Fieind disent, au contraire, que le pouls devient plus rapide par 1 effet de l’opium. Boerhaave , Sydenham et Cullen ne lui contestent pas cette propriété. Haller, en proie à une affection très-douloureuse de la vessie, a observé sur lui-même les effets de l’opium , et il a cru entrevoir que cette substance apaisant l’énergie nerveuse, accroît

7a

NOUVEAUX ÉLÉWENS

au contraire 1 energle des muscles et celle de la circula- tion. On ne finiroit pas si l’on vouloit rapporter tous les sentimens des auteurs. Tralles fait à ce sujet un étalage très-superliu d’érudition. Mais une expérience bien faite détruit quelquefois un volume de raisonnemens.

Personne , ce me semble, n’a donné des notions plus précises sur le mode d’action de ce remèiîe, que M. le docteur Barbier, médecin d’Amiens, àixns sqs Essais de Pharmacologie et de Matière médicale. Cet observateur a examiné sous un point de vue très-judicieux la force active des narcotiques sur l’organisme vivant. Il a par- faitement déterminé le caractère de leur puissance mé- dicinale. Il a prouvé, par exemple, que tous les phéno- mènes qui surviennent dans l’économie humaine après l’administration de l’opium , sont le résultat d’une in- fluence essentiellement débilitante, qu’ils proviennent d’un état de relâchement et d’engourdissement que cette substance imprime aux différens organes. Alston, Whytt, et plus récemment Félix Fontana, ont exécuté des expériences qui ne laissent aucun doute sur cette assertion. Ils ont évidemment démontré que lorsqu’on applique l’opium sur les muscles du corps animé , on diminue d’une manière bien manifeste l’énergie de leur faculté contractile. D’ailleurs ( ainsi que l’a remarqué M. Barbier), il suffit de consulter les faits de l’observa- tion journalière. Si un homme tourmenté d’une dou- leur à l’œil, cherche à la calmer par des lotions opiacées, non-seulement cette douleur s’apaisera, mais encore l’organe de la vision perdra momentanément de sa vi- vacité. L’injection d’un liquide narcotique produira le même phénomène dans l’intérieur du conduit auditif. Les qualités sédatives de l’opium sont également mises en évidence par ce qui arrive à l’estomac et au conduit

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DE THÉllAPEUTIQUE. yS

intestinal, lorsqu’on fait prendre aux malades des doses plus ou moins considérables de ce médicament. La di- gestion languit; quelquefois même elle est soudaine- ment suspendue. Les matières alimentaires sont fré- quemment rejetées, comme le prouvent les expériences que j’ai tentées sur les animaux vivans.

Les partisans de la propriété stimulante de l’opium , en trouvent la preuve dans l’espèce d’orgasme qui paroît survenir dans le système vasculaire , aussitôt après l’ad- ministration de ce remède. Ce qui avoit fait dire aux anciens que cette substance raréfioit les fluides. Mais M. le docteur Barbier rend un compte très-satisfaisant de ce phénomène. Dans cette circonstance , les capil- laires cutanés tombent dans l’atonie et le relâchement. Ils perdent leur force contractile et impulsive. Qu’ar- rive-t-il alors ces mêmes vaisseaux se laissent aborder et pénétrer par une trop grande quantité de sang, lequel doit stagner à la périphérie du corps. D’une autre part, la quantité de ce liquide , lancée par le cœur, est entra- vée dans son cours , et trouve un obstacle invincible à son aA^ancement. Le sang s’accumule donc dans les ar- tères, ce qui rend le pouls plus plein et plus élevé qu’il n’a coutume d’être. Quant aux autres phénomènes que l’on voit survenir, tels que la tuméfaction de la face et des yeux , la vive coloration de la peau , l’augmentation de la température animale , les sueurs abondantes, et les démangeaisons qui se manifestent à la surface du derme, etc., tous ces accidens tiennent sans corttredità 1 afflux et au séjour prolongé du sang dans les vaisseaux capillaires.

M. Barbier attribue aussi à la stase du san" dans les

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corps caverneux , l’état d’érection que l’on observe sur les cadavres dés Turcs morts au champ de bataille. Car,

7^ NOUVEAUX élémens

SI, en pareil cas, le phénomène du priapisme pouvolt tenir à une exaltation des propriétés vitales , il cesseroit d avoir lieu après la mort. Ce phénomène est donc abso- lument passif dans l’économie animale. On explique par les memes raisons l’abord et l’accumulation du sang dans 1 intérieur du cerveau. Ce sang , qui ne suit pas sa route avec sa vivacité ordinaire, devient en quelque sorte un poids et un embarras pour l’oi’gane encépha- lique. De vient qu’on voit des individus conserver long-temps les traces de cette congestion cérébrale, lorsqu’ils ont été victimes de quelque empoisonnement par 1 opium. Ils peuvent à peine vaquer aux plus sim- ples occupations, et traînent une vie foible et languis- sante. Au surplus, M. Barbier a tenté sur sa propre per- sonne plusieurs expériences pour mieux étudier l’action médicinale de l’opium tout lui a démontré que les forces vitales sont constamment énervées après l’adini- iiistration de ce l'emède, et il n’a ressenti aucun symp- tôme qui puisse appuyer les vertus stimulantes qui ont été attribuées à cette substance par beaucoup d’auteurs.

' L’opium paroît agir en diminuant l’énergie vitale du cerveau, en interrompant les communications et rela- tions sympathiques de cet organe avec les autres , en interceptant, en quelque sorte, les voies par lesquelles la douleur se propageoit. Si on applique de la teinture d’opium sur les muscles abdominaux d’une grenouille, après lui avoir enlevé le cerveau et la moelle épinière , l’impression de cette liqueur assoupissante ne suspend pas les mouvemens du cœur aussi promptement que si l’application eût été faite sur le cei'veau et la moelle épinière, lorsque ces organes subsistoient dans l’animal.

Ne peut-on pas inférer de ce fait, que l’opium agit surtout en empêchant l’influence du principe sensitif?

PTÎTHERAPKUTIQUr. 7^

c'est parce que cette influence cérébrale est interceptée, que les mouvemens des muscles et du cœur paroissent quelquefois augmentés après l’administration de l'opium, comme cela fut observé chez le célèbreHaller lui-même, durant la maladie terrible qui l’enleva à la gloire des sciences, dans les crises d’une strangurie vésicale. Son pouls, qui, avant la prise du narcotique, battoit soixante- cinq fois par minute , battoit quelques heures après jus- qu’à quatre-vingt-six fois. J’ai souvent remarqué ce phé- nomène ^lez les malades de l’hôpital Saint-Louis, lors- que le genre de maladie dont ils sont atteints nécessite l’emploi d’une grande quantité d’opiunj.

J’ai suivi attentivement les effets de l’opium sur l’éco- nomie animale; j’ai observé que ses effets n’étoient pas toujours très-rapides, et qu’il lui falloit un temps plus ou moins considérable pour déployer son action narco- tique. Quatre gros de sirop diacode que j’administrois à une femme violemment tourmentée par une affection cancéreuse de l’utérus , n’agissoient que la seconde nuit du jour ou je les avois fait administrer. Ce médicament, introduit dans l’intérieur des voies digestives, manifeste d’abord un effet irritant, qui semble être le résultat de son application immédiate. De surviennent plusieurs phénomènes, entre autres le dessèchement de la gorge, l’accroissement et l’ardeur de la soif, etc. Mais la puis- sance du remède se communique successivement à tous les systèmes de l’économie animale ; le cerveau perd son activité habituelle ; les sens deviennent inaccessi- bles à 1 influence des objets extérieurs; la faculté loco- motrice tombe dans l’atonie et la langueur; le malade est tourmenté par le besoin irrésistible du calme et du repos; et ses souffrances sont bientôt suspendues par l’engourdissement général qui enchaîne les fonctions de tous ses organes.

7^ N O U V K A U X É r, É MENS

C est sans doute parce que roplum stupéüe les forces vitales, qu’il enchaîne, pour ainsi dire, les facultés sen- sibles et irritables, et que, par ses qualités narcotiques, il rend le corps humain moins accessible aux différentes maladies. Cette remarque a surtout été faite par M. le docteur Ananian , mon élève , qui pratique notre art à Constantinople. Plusieurs faits démontrent que ceux qui font un usage modéi'é de cette substance , contrac- tent rarement l’affection sypbilique. Murray a cherché à expliquer ce phénomène. Est-ce à l’irritabilité éteinte par l’usage habituel de cette substance, à la chaleur excessive ou aux bains dont cette nation fait un si fré- quent emploi , qu’il faut l’attribuer. On observe égale- ment qu’ils ne sont presque jamais atteints par les ma- ladies convulsives et périodiques. M. Ananian eut sur- tout occasion de se convaincre de cette vérité , lorsqu’il quitta la Turquie avec l’ambassadeur ottoman et sa nombreuse suite , pour se rendre à Paris. Aussitôt qu’ils furent arrivés dans la capitale de la Valachie, à Bucka- rest, ville très-mal-saine , tous, excepté trois individus qui usoient habituellement et modérément de l’opium , furent en proie à des fièvres pernicieuses. Ce fait parti- culier prouve combien l’énergie et l’activité du principe sensitif sont favorables au développement des affections morbifiques.

Mais si l’usage modéré de l’opium est, en quelque sorte , un préservatif contre certaines maladies , l’abus excessif de cette substance est quelquefois sui\i des inconvéniens les plus graves. M. Olivier observe que l’effet de ce narcotique abrutit l’homme très-prompte- ment,le jette dans un amaigrissement extrême, lui rend l’existence douloureuse , et finit quelquefois par tarir toutes les sources de la vie. M. Ananian s’cst assuré aussi

DE THERAPEUTIQUE 77

que ceux qui abusoientcle l’opium deveuoient mélanco- liques, incapables d’exercer leurs fonctions, et n’avoient plus d’aptitude pour le coït, etc. lia connu un Derviche qui, à foi’ce de prendre des pastilles opiacées, avoit to- talement pei'du cette dernière faculté. D’autres ont éprouvé des fièvres d’un mauvais caractère, et beaucoup d’accldens sinistres. Aussi M. Olivier observe-t-il qu’eu Perse, les persoiiues distinguées par leur rang, leurs bonnes mœurs et leur éducation, usent de l’opium avec sobriété , et avec la même réserve que mettent dans l’emploi du vin , en Europe, les classes les plus élevées des citoyens.

Il convient maintenant d’envisager l’opium sous un rapport purement clinique. Cette partie est celle qui doit avoir le plus d’'intérêt pour nous, parce qu’elle est appuyée sur des faits plus authentiques , et que , dans tous les temps , notre art a été dignement honoré par des hommes habiles dans la medecine d’observation. Quelques auteurs , fondés sur des théories plus ou moins fautives , ont proposé l’emploi de ce médicament dans les fièvres continués ; mais ces fièvres varient tant par la nature de leurs symptômes , qu’on ne peut rien généra- liser sur cet objet.

Au reste, de quelle 'utilité seroit, par exemple, cette substance pour le traitement de la fièvre angio-ténique ? Sydenham l’a quelquefois administrée en pareil cas pour apaiser le délire j mais il ne convient que dans le déclin de cette maladie ; sans cette précaution , il décide la stupeur , l’engourdissement et les douleurs vives de la tête. L’opium est surtout très-préjudiciable dans, la fièvre meningo-gastrique, parce qu’il suspend les mou- vemens si nécessaires des évacuations bilieuses etsabur- raies. C’est ce funeste inconvénient que Stahl a voulu

7^ NOUVE AUXKT. ÉmENS

prévoir , lorsqu’il a donné à l’opiurn les qualifications odieuses dont j’ai parlé plus haut. Dans les affections de l’estomac et des intestins, l’opium en impose égale- ment au malade et au médecin, et l’un et l’autre sont trompés dans leurs espérances. Comme les affections de ces organes dépendent d’une matière nuisible, qui est chassée par certairis mouvemens, il est clair qu’il ne faut point arrêter ces mouvemens.

Il en est de même des vomissemens qui tendent à chasser une saburre contenue dans les voies digestives ; si cette matière est bilieuse et corrosive, n’est-il pas évi- dent qu’en émoussant la faculté expulsive du tube ali- mentaire, on le livre à toute l’impression des substances âcres qu’il contient , d’où peuvent résulter les accidens les plus funestes Tout au plus , l’opium pourroit mieux convenir au traitement de quelques fièvres ataxiques , notamment de celles qui ont pour symptômes des in- somnies opiniâtres, des inquiétudes , des anxiétés con- tinuelles, des évacuations excessives, des mouvemens convulsifs , etc. Ce remède conviendroit encore mieux aux fièvres nerveuses de mauvais caractère , accompa- gnées de symptômes violens et frénétiques , particuliè- rement chez les personnes douées d’une susceptibilité nerveuse très-irritable.

Je crois avoir démontré dans la Monographie particu- lière que j’ai publiée des jîevres pernicieuses intei'mittefttes, que ces fièvres , ainsi que toutes celles qui sont du même type et du même ordre, appartiennent essentiellement à la famille des névroses, que tous les symptômes qui les caractérisent sont d’une nature spécialement spasmo- dique, et tiennent d’une manière bien manifeste à un désordre primitif du système nerveux , etc. Doit - on s’étonner que l’opium ait été administré avec beaucoup

D E T II É n A P E U T I Q U E; 70

<îe stirccs dans ces sortes d’n tfecrions , par les praticiens les pins recommandables? On connoît rheurcux emploi qn’en faisoit Sydenham. Combien de fois n’ai-je pas employé ce médicament à l’hôpital Saint-Louis, contre ces fièvres intermittentes opiniâtres, qui, dans l’inter- valle même des paroxysmes, tiennent le malade dans un état d’inquiétude, d’insomnie , de mal -aise? etc. C'est surtout dans de pareils cas que le laudanum li- quide agit souvent avec plus de certitude que l’écorce du Pérou, sans susciter aucun trouble ni aucun déran- gement organique dans les viscères. Ce succès s’explique à merveille par les notions physiologiques modernes. J’ai déjà dit quelque part que la fièvre étoit une sorte de fonction pathologique , à laquelle présidoit essentiel- lement la sensibilité animale. De vient qu’il est avan- tageux d’affoiblir quelquefois cette faculté , pour dimi- nuer, suspendre ou anéantir les mouvemens fébriles. On a même observé que lorsque l’opium n’avoit point produit de soulagement immédiat, il avoit cependant été utile pour rendre l’intermission plus complète , et pour provoquer les sueurs , en sorte qu’on avoit besoin ensuite d’une moindre quantité de quinquina.

Puisque nous traitons d’un médicament spécialement dirigé sur les propriétés vitales du système nerveux, examinons du moins son mode d’action dans les mala- dies spasmodiques et convulsives. Murray observe judi- cieusement que c’est avec de grandes précautions qu’il faut administrer l’opium dans de semblables maladies, parce qu’il y excite quelquefois des symptômes qu’il se- roit important de détruire, non-seulement lorsqu’on le donne à grandes doses, mais encore lorsqu’on l’admi- nistre mal à propos. En effet , ce remède ne peut que devenir funeste , si les accidens nerveux proviennent

d’une accumulation de matières saburrales dans les premières voies ; on l’a vu nuire dans la diathèse ver- mineuse, dans les dentitions laborieuses , etc. Ne doit- on pas le redouter quand les convulsions se manifestent à la suite d’une évacuation excessive du sang , comme il arrive dans certaines pertes de l’utérus , ou dans cer- taines hémorragies du nez ? etc.

Toutefois, tâchons de voir ce que peut ce remède dans les affections tétaniques , ces affections particu- lières de l’économie vivante , le corps du malade est tantôt tendu comme une ligne droite , tantôt courbé en avant ou en arrière , ou vers le côté. Il se joint quelque- fois à ce genre d’accident un état de trismus ou de res- serrement spasmodique de la mâchoire inférieure. Cette affection s’observe dans les deux Indes , entre les tro- piques , chez les individus qui ont été exposés aux vicis- situdes de l’atmosphère, et particulièrement chez les nègres. En Europe , la piqûre ou la dilacération d’un nerf, par le moyen d’un aiguille , d’un morceau de bois qui aura pénétré dans la chair , par une balle de plomb, etc. , causera le même accident.

M. Richard Huck a expérimenté que l’opium admi- nistré à de fortes doses , étoit surtout très-salutaire dans les maladies spasmodiques et convulsives. Ce praticien eut à traiter un malade atteint d’un violent trismus , à la suite d’une amputation du bras dans l’articulation de l’humérus. Le narcotique échoua constamment, lors- qu’on n’en donna qu’une très-petite quantité ; mais on obtint une guérison très-prompte aussitôt qu’on eut administré le remède à des doses très-considérables , en le mêlant avec du musc, dont nous aurons bientôt occa- sion de parler. Le même effet fut observé au siège de la Havane , sur deux soldats qui furent attaqués de cette

DE THÉRAPEUTIQUE. 8i

maladie , pour s’être exposés à l’action d’un soleil très- ardent. Ils se rétablirent à l’aide de juleps dans les-- qiiels l’opium entroit abondamment. Les individus qui négligèrent ce moyen , moururent presque tons.

Mais, relativement à l’emploi de l’opium, peu de faits méritent une attention plus sérieuse de la part des praticiens , que ceux qui ont été publiés par M. le doc- teur Stutz , dans la Gazette Médico-chirurgicale d’Har- tenkeil , à Salzbourg. Ces faits ont paru si importans , qu’on s’est hâté de les consigner dans plusieurs jour- naux scientifiques de France. M. Stutz rapporte que , s’occupant à lire la seconde partie de l’ouvrage de M. le baron de Humboldl , sur l’irritation de la fibre muscu- leuse et nerveuse , il remarqua que l’alkali et l’opium étoient classés parmi les agens les plus propres à mettre en jeu les nei’fs et les muscles. Il voulut dès lors essayer si ces deux substances combinées ensemble ne seroient point utiles contre le tétanos traumatique, et il obtint des succès aussi extraordinaires qu’inattendus.

Un ancien chirurgien de l’Ecole-pratique de Paris, a consigné dans les journaux de médecine , un fait qui mérite d’être rappelé. Il s’agit d’une fille âgée d’environ vingt - neuf ans , d’un tempérament lymphatique , et d’une susceptibilité nerveuse très-facile à irriter ; elle fut attaquée d’une phlegmasie de la membrane mu- queuse qui tapisse l’arrière-bouche. On pratiqua plu- sieurs saignées , et on prescrivit un régime rafraîchis- sant , comme c’est le procédé curatif ordinaire. Ce moyen fit disparoître les symptômes inflammatoires ;; mais les voies gutturales furent frappées de spasme. 11 survint un délire triste et mélancolique, ce qui néces- sita l’application des vésicatoires aux extrémités infé- rieures. Néanmoins, les accidens s’accrurent; il succéda

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II.

NOUVEAUX ÉLÉMENS

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un état de trismus. Tous les muscles du corps devinrent roides et contractés. Cette fille avoit éprouvé de grands chagrins. On lui fit prendre vingt-quatre gouttes de laudanum liquide de Sydenham , dans de l’eau sucrée ; on réitéi'a la dose de quatre en quatre heures. Bientôt l’affection tétanique se dissipa ; la malade recouvra l’usage de ses facultés intellectuelles. Il ne restoit qu’un peu de resserrement dans les mâchoires, lequel fut bien- tôt remplacé par un léger frémissement de ces memes parties. Au bout de quelques jours, la malade com- mença à prendre des alimens , et joulssoit d’une santé excellente. Le chirurgien suivit, dans cette circonstance, la conduite sage de tous les praticiens expérimentés, qui s’accordent à conseiller l’opium dans le tétanos.

D’autres maladies nerveuses ont paru réclamer l’em- ploi de ce remède. On l’a conseillé dans le traitement de l’épilepsie. Mais cette affection dépend d’une multi- tude de causes très-variées. Ses symptômes peuvent être à la fois le résultat d’une'exaltation ou d’une prostration excessive dans l’énergie des forces vitales. Ils peuvent provenir d’une irritation physique et matérielle , exis- tante dans l’intérieur de l’organe encéphalique. La di- versité de ces causes s’observe souvent à l’hôpital Saint- Louis, et j’avoue que l’expérience ne m’a encore rien appris en faveur des qualités médicinales de l’opium , dans une maladie aussi rebelle qu’incompréhensible.

Stahl n’approuvoit l’emploi de l’opium ni dans l’af- fection hystérique , ni dans l’affection hypocondriaque. On ne peut douter, en effet , qu’en pareil cas , il ne s’excite des mouvemens spasmodiques qui ont pour but de di- minuer les embarras que pourroit occasionner la pré- sence du sang dans l’utérus, ou dans les rameaux de la veine des portes. Un narcotique aussi puissant n’obtient

D E T II Ê K A P E U T 1 Q U E. S5

alors qu’un effet purement palliatif. Cette assertion coii- tirnie ce que j’ai souvent démontré aux élèves qui sui- vent ma clinique à l’hôpital Saint-Louis, que les mala- dies chroniques ont leurs périodes , leurs crises , comme les maladies aiguës , et qu’il ne faut entraver leur mar- che par aucun obstacle. Bordeu a éci'it à ce propos des vérités qui sont d’un grand intérêt.

La goutte a aussi des phénomènes nerveux que les praticiens cherchent trop à combattre par l’opium. Ecou- tons encore le profond Stahl sur ce point de pratique. Lorsque , dit-il , les douleurs repullulent toujours, mal- gré l’emploi de ce remède , et qu’on s’opiniâtre encore à l’administrer, les malades tombent dans des maux in- curables, tels que la paralysie, l’apoplexie, etc. C’est sans doute d’après cette considération que Barthez a dit, dans son Traité des Maladies goutteuses , qu’il falloit dis- tinguer deux sortes d’effets dans l’opium , l’un qui est superHciel et lent , l’autre qui affecte rapidement et pro- fondément les forces sensitives. Il ajoute que le calme très-prompt , opéré par celui-ci dans la goutte , a fré- quemment des suites pernicieuses. Il rapporte l’exemple d’un de ses amis , qui, vivement tourmenté de la goutte, appliqua de la thériaque sur les orteils affectés. Ce topi- que chassa les douleurs soudainement ; mais le malade ne tarda pas à être assailli par une suffocation si véhé- mente , qu’il auroit infailliblement succombé, si on n’eût rappelé la goutte aux pieds par des attractifs énergiques.

Quelques auteurs ont proposé d’administrer l’opium dans la colique de Poitou ; mais c’est ^principalement à Stahl que l’on est redevable du plus grand nombre d’ex- périences sur l’emploi de ce remède dans cette terrible m.’ilaJie. Il suit de ses judicieuses remarques , que

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l’opiurn , employé à de très-hautes doses, neutralise, en quelque sorte, les effets du plomb, et qu’il peut presque être considéré comme le spécifique de cette singulière affection. Parmi les autres maladies dans les- quelles on a conseillé l’opium , on distingue particuliè- rement la phthisie pulmonaire. Ce narcotique rend la toux plus supportable dans cette affection. Beaucoup de médecins , en effet , font consister les principaux secours dans les anodins administrés vers le soir. Ils prétendent que , par ces remèdes , on procure un sommeil agréable, qu’on redonne des forces, que les crachats deviennent rneilleurs , et sont plus facilement chassés par l’expec- toration. Les praticiens anglols les emploient souvent pour concilier le repos. J’en fis usage pour apaiser les angoisses déchirantes auxquelles se trouvoit en proie une jeune négresse qui se mouroit de consomption dans une des salles de l’hôpital Saint-Louis , et chez laquelle il se manifestoit par intervalles des mouvemens spasmodiques et convulsifs.

Le docteur Young a toutefois moins de confiance à ce soulagement apparent. Il a cru observer, il est vrai, que les médicamens opiacés diminuolent le point d’ir- ritation ; mais qu’ils ralentissoient le mouvement des humeurs dans l’intérieur du système pulmonaire , qu’ils servoient de pâture à l’inflammation , qu’ils rendoient peut-être les quintes de toux plus tolérables , mais qu’ils en rendoient la cause plus intense. L’opium a néanmoins cet avantage dans la phthisie pulmonaire , que , lorsque cette affection est déjà parvenue au symptôme de la diar- rhée colliquatlve , il diffère ou retarde l’heure fatale , selon l’aveu de tous les maîtres de l’art. On ne voit pas même, en pareil ct»s, quelle est la substance que l’on pourroit substituer avec avantage à un semblable mé- dicament.

U K T II V. r. A 1' t; U T 1 Q U r: . 85

C’est mal à propos que, clans ces derniers temps , on a considéré comme une nouveauté l’introduction de l’opium dans le traitement des affections syphilitiques. 11 y a un certain nombre d’années c]ue les avantages de cette substance ont été confirmés par des observateurs dignes de foi. On parle d’un jeune homme c[ui , étant en Amérique , fut atteint de divers symptômes véné- riens ; il avoit vainement employé les mercuriaux usités. Il lui vint dans l’idée de se procurer un peu de repos par le narcotique dont il s’agit. Non-seulement les dou- leurs s’apaisèrent et le sommeil reparut , mais , en con- tinuant l’usage des opiacés, il vit, contre toute attente , les ulcères prendre un meilleur aspect. Après un certain temps, sa santé fut entièrement rétablie. Depuis cette époc|ue, plusieurs médecins ont entrepris des expé- riences c^ui, à ce c|u’on assure, ont obtenu un succès marqué. De ce nombre , sont le savant M. Michaëlls , M. Saunders , le même qui a fait tant d’excellentes re- cherches sur le quinquina, et Henri Cullen , fils de ce- lui qui a tant illustré l’Ecole d’Edimbourg. M. Pearson, qui professe la matière médicale à Londres, n’a pour- tant pas entièrement partagé l’opinion de ceux qui ont voulu attribuer à l’opium une vertu spécifique contre la maladie vénérienne. Il conste , au contraire, d’après ses essais , que non-seulement ce remède ne doit pas être préféré au mercure , mais qu’il est loin de l’égaler. Toutefois , il peut y avoir de l’avantage à en faire usage pour apaiser le spasme et diminuer l’irritation.

De vient sans doute que l’on a proposé , il y a quel- ques années , à la Société de Médecine de Paris, d’allier l’opium au mercure , pour remédier à quelques accidens de la maladie vénérienne. Clément Tode cite plusieurs faits qui prouvent que l’opium jouit quelquefois d’une efficacité puissante contre cette maladie. Les faits, qu’il

86 NOUVEAUX ÉlÉmENS

allègue , appartiennent au célèbre chirurgien Sibber- nius. Ils prouvent que, dans quelques cas, ce narcotique a réussi sans le concours du mercure. Les médecins anglois avoient déjà employé l’opium pour apaiser cer- tains aceidens syphilitiques , avec un grand succès. Non- seulement, ils soulagèrent la douleur à l’aide de ce mé- dicament salutaire, mais ils changèrent entièrement le mode des actions morbifiques. Les préparations opia- cées conviennent principalement , lorsque les ulcères vénériens sont accompagnés d’une vive irritation , etc.

On trouve dans les livres beaucoup de faits qui attes- tent la grande utilité de l’opium pour comprimer les hémorragies trop abondantes. On a même publié , à ce sujet, des théories erronées , que je passe sous silence. A quoi donc se réduisent toutes les vaines discussions qui se sont élevées sur la manière d’agir de ce narco- tique.^ Il faut établir comme un fait démontré par l’ob- servation clinique , la grande utilité de l’opium dans les flux hémorragiques qui dépendent d’une susceptibi- lité nerveuse trop irritable , d’une vive douleur locale , ou d’un stimulus qui agit sur quelque partie du corps.

On l’a proposé pour modérer le cours des règles trop abondantes , pour tempérer les pertes opiniâtres qui succèdent à des accouchemens laborieux, surtout lors- que ces pertes se joignent à une grande douleur des lombes et de l’abdomen , et qu’elles augmentent en rai- son de l’intensité de cette douleur. M. le docteur Rogery a publié nouvellement des observations sur les bons effets de ce remède dans les hémorragies actives. Les accoucheurs en usent pour diminuer les propi’létés vitales de l’utérus , et prévenir ainsi l’avortement chez les femmes douées d’une sensibilité trop vive et trop exquise. Quand l’hémorragie est prompte , et jiour ainsi

D E T H É 11 A P F. U T 1 Q U F. 87

dire foudroyante, on se trouve très-bien d’unir l’opium à l’emploi de quelques acides étendus d’eau, tels que l’acide sulfurique, etc. Pour ce qui est des hémorragies chroniques , M. Caisergues a très-bien désigné les cas particuliers qui réclament l’emploi de ce remède.

L’opium ne convient point en général dans l’hémop- tysie, et surtout lorsqu’elle est active, parce que souvent ce remède décide des congestions, ou augmente celles qui existent. Déjà Young et Haller ont observé sur eux- mêmes , qu’il cause du mal-aise , qu’il rend la respira- tion laborieuse et pénible , et donne lieu à d’autres acci- dens. Il n’y a qu’une circonstance de l’hémoptysie il peut devenir de quelque avantage , c’est lorsque la toux est très-vive, et qu’on ne peut la calmer par les adou- cissans ordinaires. Alors on ne doit point craindre , dit Grimaud, de recourir à son administration; car, ajoute ce professeur célèbre , une des conditions essentielles dans le traitement de cette hémorragie , c’est de mainte- nir l’organe pulmonaire dans le plus parfait repos, en recommandant au malade de ménager, autant qu’il est possible , les mouveinens de la respiration , de garder le silence le plus rigoureux, d’observer le régime le plus sévère, de s’abstenir de tout acte fatigant, etc.

Parlerai-je de l’opium dans les dysenteries, dans les diarrhées.^ Rappelons encore ce qu’a écrit Stahl à ce su- jet. Dans le commencement des fièvres excrétoires, dit- il, la maladie s’annonce quelquefois par un flux de la membrane muqueuse de l’estomac ou des intestins. Si on se hâte de suspendre ces mouvemens par le moyen de l’opium, la fièvre, sans garder aucun type réglé, semble diminuer, La chaleur tombe , les malades sont tranquilles ou plutôt assoupis, sans éprouver de la soif, et sans souffrir d’une manière proportionnée à leur si*^

rv O U V E A ü X É L É M E N s tuation. Mais leur état, bien loin de s’améliorer, se ter- mine par la perte totale des forces , etc. Enfin, l’opium rend souvent la maladie plus opiniâtre, en troublant son ordre et sa marche.

Je pourrois encore traiter de l’opium pour la cura- tion des exanthèmes. M. le docteur Gastellier, qui a écrit une savante dissertation slrr la fi'evre miliaire épidé- mique, a déterminé, par exemple, d’une manière assez précise , les règles qui doivent en diriger l’administra- tion dans le traitement de cette maladie. 11 observe très- bien qu’il faut rejeter cette substance, toutes les fois <|ue l’organe cérébral tend à un état comateux , lorsque les voies digestives sont embarrassées par des matières saburrales, lorsqu’il y a un état d’orgasme et de pléni- tude dans le système vasculaire. Mais , dans un cas op- posé à celui dont je viens de faire mention, lorsque l’éruption s’exécute irrégulièrement , lorsque la peau manque de ton et d’énergie , l’opium agit salutairement en provoquant la diaphorèse.

J’ai administré avec avantage les narcotiques dans le traitement des dartres vésiculeuses ou phlycténoïdes, lorsqu’il se manifestoit une irritation brûlante sur tout le système cutané. Je pourrois aussi parler de ropiniu dans une foule d’autres 'maladies de la peau, ayant eu l’occasion de l’administrer fréquemment à 1 hôpital Saint- Louis , etc. Tous les auteurs en ont fait usage dans des circonstances analogues. Charles Plass conseille de l’ad- ministrer à la fois comme calmant et comme diaphoréti- que, pour apaiser les accidens qui surviennent de la ré- tropulsion de certains exanthèmes. Quod d animi ajjectus 'validiores , ex progressé, ex puhu irregulari , ex insolita anxictate , ex frequenti animi deliquio , ex spasmis præsen- tibus ,aaut cotivuhionibus causa rctrocessionibiis esse depre-

D E T H É K A P E U T I Q U E. 8g

hendantur ; indicationes erunt : spasmos nb animi ajjectibus excitatos absolvcre et indc repuhos ad interiora humores deniLO ad exteriora provocare , quod obtinebitur remedüs vi antispasticâetsudoriferâ siinid donatis ; parmi ces remèdes ,

il n’en est pas de plus efficace que l’opium.

«

Au surplus, une des premièi’es règles pour l’adminis- tration de ce remède dans le traitement des éruptions cutanées (ainsi que l’a tiès-bien remarqué Ludvig dans ses Adversaria practica) , est d’évacuer les premières voies , lorsqu’il existe des signes d’embarras gastrique. Cette précaution est surtout nécessaire dans le cours de la petite-vérole confluente. C’est ainsi qu’on a vu sou- vent que , dans le cas cet exanthème se complique d’accidens nerveux, si on administre le narcotique sans le faire précéder de quelques légers laxatifs , on aggrave les symptômes. Je pourrois généralement donner plus de latitude à ces réflexions sur l’emploi intérieur de l’opium dans les différentes maladies ; mais je préfère renvoyer mes lecteurs aux ouvrages de médecine-prati- que , dans lesquels les circonstances qui nécessitent l’emploi de ce remède sont susceptibles d’être mieux détaillées. L’opium, appliqué extérieurement, a des effets incontestables , et cette observation est très-an- cienne dans les fastes de l’art, puisqu’elle remonte jus- qu’à Galien ; mais je reviendrai sur ce médicament, appliqué sous ce point de vue médicinal, lorsque je traiterai des substances spécialement dirigées sur les pro- priétés vitales du système dermoïde.

Beaucoup de praticiens emploient l’opium par la voie des lavemens , et c’est spécialement d’après ce mode d administration que j’avois entrepris une suite d’essais à l’hôpital Saint-Louis. La nature des maladies que l’on traite dans cet hôpital , comporte principalement ce

90 NOUVEAUX ÉLÉMEIVS

genre d’expériences. Je donnols ordinairement qua- rante ou cinquante gouttes de laudanum liquide de Sydenham dans de l’eau de son ou de pavot , et il étoit assez ordinaire de voir les diarrhées s’apaiser. Ces diar- rhées tenoient , pour la plupart , à la correspondance sympathique de l’utérus tourmenté du cancer ou du squirre, avec le canal intestinal.

Cependant , les effets de l’opium administré par cette voie , ne sont pas toujours les mêmes. Dans une circonstance , un lavement fait avec un demi-gros de laudanum, a excité des contractions de l’estomac très- violentes , et a fini par jeter le malade dans un assoupis- sement complet. J’ai porté quelquefois la dose de ce remède jusqu’à une once , pour calmer les douleurs atroces que suscltolt un cancer ulcéré de l’utérus , et les malades tomboient alors dans un état d’ivresse très- particulier. Une observation remarquable que j’ai eu occasion de faire, c’est que, lorsque la sensibilité a été émoussée par une affection chronique, les opiacés finissent par n’avoir plus de prise sur l’économie ani- male. Cette idée bien approfondie pourra éclairer, je le pense , l’administration des médicamens narcotiques. Enfin , nous avons souvent employé l’opium par la voie des injections dans l’intérieur du vagin, pour stupéfier l’organe de la matrice dans les douleurs déchirantes que cause le cancer, et nous avons procuré beaucoup de sovilagement. Ce moyen doit être souvent employé.

Mode d’administration. Pour les usages de la médecine, l’opium ne s’emploie pas tel qu’il est ordinairement dans le commerce; il a nécessairement besoin d’être purifié. On le laisse amollir dans un vaisseau plein d’eau , au bain marie. On passe snsuite avec expression, çt alors il prend le nom de laudanum sec. La dose est

D E T II É R A P E U T T QU ïï- 9*

tî’un demi-grain ou d’un grain. En général, on donne l’opium sous forme d’extrait, en teinture, en sirop, en poudre, en pilules, etc. On connoîldivcrs procédés pour préparer l’extrait d’opium ; c’est dans les ouvrages de pharmacie qu’il faut voir les avantages et les inconvé- niens de ces procédés. La préparation de l’extrait simple consiste à couper l’opium par tranches , à le liquéfier au bain marie , dans une quantité suffisante d’eau, à passer avec expression , et à évaporer jusqu’à consistance requise. Les anciens craignoient de l’altérer en le fai- sant bouillir. On connoît aussi l’extrait par longue diges- tion. On met, pour le préparer, une décoction d’opium , après l’avoir passée et exprimée dans une cucurbite d’étain ou de verre , sur un bain de sable , il subit une ébullition de six mois. On observe dans cette opéra- tion , que la résine se sépare, et que l’huile essentielle s’évapore. On a recours c[uelquefois au procédé de Lan- gelot,qui faisoit fermenter l’opium avec du suc de coing. D’après le procédé de Josse, on malaxe cette substance sous un filet d’eau. Il reste dans la main une matière ana- logue à du caoutchouc.

M. Deyeux a publié des observations intéressantes stir les diverses méthodes employées pour la confection de l’extrait d’opium. Ce savant chimiste indique un pro- cédé que je vais consigner ici tel qu’il le décrit lui- même. Il fait délayer de l’opium hrut dans de l’eau froide, et, après avoir ajouté de la levure à cette disso- lution , il place le mélange dans une température de vingt à vingt-cinq degrés. Au bout de quatre ou cinq jours , on voit la fermentation s’établir et se soutenir le meme espace de temps. Quand le mouvement de fer- mentation diminue, et que la liqueur s’éclaircit, on la décante, on l’étend avec de l’eau, et on la filtre. Cettç

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opération une fois terminée, la même liqueur est intro- duite dans une cucurbite de verre lutée , et placée dans un fourneau à lampe, sous lequel il faut entretenir le degré de chaleur nécessaire pour rendre l’ébullition permanente. Il se forme au fond de la liqueur un pré- cipité que l’on sépare par intervalles , en ajoutant une nouvelle quantité d’eau. On provoque de nouveau l’ébul- lition ; et lorsque ces opérations ont été successivement répétées pendant plusieurs semaines , on évapore la liqueur obtenue jusqu’à la consistance d’un extrait sec, que le praticien peut administrer à la dose d’un quart de grain, après l’avoir fait bien triturer avec douze fois son poids de sucre. On répète la dose six à sept fois par jour. M. Deyeux dit que c’est par cet unique moyen que le docteur Pomme faisoit disparoître des accidens ner- veux , que beaucoup d’autres narcotiques n’avoient pu adoucir. La dose ordinaire de l’extrait d’opium est d’un quart de grain , d’un demi-grain , d’un grain.

Après les divers extraits , les préparations d’opium les plus usitées sont les teintures. On fait une teintux’e simple avec quarante grammes [dix ^ros) d’extrait sec, que l’on fait digérer pendant dix jours dans un demi- kilogramme (une Iwre) d’alcool. La teinture de l'abbé Fwusseau se fait par la fermentation du miel sur l’opium. La dose est de dix, douze ou quinze gouttes. C’est un des caïmans les plus salutaires et les plus certains. On procède aussi à la confection de la teinture camphrée d'opium. Le procédé consiste à mettre, trois jours, en digestion dans un kilogramme (deux livres) d’alcool, huit grammes (deux gros) d’opium et d’acide benzoïque, vingt-quatre décigramnies (quarante-huit grains) de cam- phre , et quatre grammes (un gros) d’huile essentielle d’anis. La composition connue sous le nom de laudanum

UE THÉRAPEUTIQUE. 9^

liquide y ou de gouttes anodjnes de Sydenham, est le laudanum sec digéré dans du vin d’Espagne, avec quel- ques aromates tels que le girofle , la cannelle et le sairan. Seize ou dix-huit gouttes de cette liqueur contiennent un demi-déclgramme {lui grain) d’opium; aussi on peut en donner quinze, dix-huit, trente ou trente-six gouttes par jour, à plusieurs reprises.

L’opium entre comme partie constituante dans la fameuse poudre de Dover. La formule de cette poudre est la suivante : nitrate de potasse et sulfate de potasse , de chacun cent vingt-huit grammes {^quatre onces). On agite le tout dans un vaisseau approprié, jusqu’à ce que la déflagration soit terminée. On y ajoute trente -deux grammes {iine once) d’opium préalablement bien pul- vérisés. On mêle avec autant de poudre de réglisse ou d’ipécacuanha. La dose est de cinq décigrammes {^dix grains) jusqu’à deux grammes {iin demi-gros). Je ne dois pas omettre de parler du sirop d'opium , du sirop dia- code , etc. , dont les formules sont consignées dans tous les Dispensaires pharmaceutiques. La dose de ces deux sirops est de huit ou douze grammes (deux ou trois gros). On va quelquefois jusqu’à trente-deux grammes ( une once).

Un Anglais, M. Thomas Arnot, a consigné dans les Essais d'Edimbourg, un procédé commode pour préparer un extrait et un sirop avec des pavots indigènes. Ces pavQts doivent être cultivés avec le plus grand soin dans une très-bonne terre. Lorsque ces plantes sont bien vertes, il écrase leurs têtes et leurs tiges, les fait bouillir trois ou quatre heures dans l’eau , en exprime fortement La décoction , et la soumet à un repos de deux jours, afin den faire précipiter les matières les plus grossières. Celte liqueur étant dépurée et ensuite clarifiée à l’aide

94 nouveaux JîLÉMENS

tles blancs cl œufs, on la fait bouillir de nouveau pour la réduire en extrait, dont il faut donner une dose double de celle de l’opium thébaïque. On compose avec cet extrait un sirop qui procure le calme le plus doux, sans occasionner ni fatigue, ni malaise, ni nausées, ni vertiges, etc. Thomas Arnot le préfère au sirop diacode dans lequel on fait entrer l’opium du Levant, parce qu’il n est sujet ni à s’aigrir, ni à fermenter, etc. Chaque once de ce sirop contient deux grains d’extrait ordi- naire , qui équivalent à deux grains de l’opium que je viens d’indiquer. Son degré de force n’est point suscep- tible de varier ; il a mille autres avantages.

On use aussi très - familièrement des pilules de eyno- glosse de la Pharmacopée de Paris , qui produisent un effet très - calmant. On commence par n’en prendre qu’une ; on va jusqu’à deux, trois, quatre, et même jusqu’à cinq à l’hôpital Saint-Louis, à mesure que les malades s’y accoutument. On compose des mouches ou topiques d’opium. C’est du taffetas noir étendu sur un châssis , gommé avec de la colle de poisson , chargé avec une infusion épaisse d’opium, et verni avec la teinture du benjoin.

Quels détails n’aurois-je pas à fournir, si je voulois rappeler ici toutes les préparations opiacées de nos Dis- pensaires ! On étalera long-temps encore dans les phar- macies la thériaque, le philonium romanum, le Mithridate, \ orviétan , le baume hypnotique , le baume hystérique , Yemplâtre calmant; et il faut en convenir, quelque suran- nées que nous paroissent ces formules, elles ont ob- tenu, suivant les cii’constances, des avantages qu’on ne sauroit contester. Je pense donc qu’on peut en conser- ver un certain nombre pour les usages de la Thérapeu- tique.

UE tll É n A PE U T I QU E.

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Coquelicot. Flores papaveris l'heœ.

C’est vers la fin du seizième siècle que cette plante a été introduite dans la matière médicale , et depuis ce temps les médecins l’ont toujours employée avec vin succès marqué dans plusieurs maladies.

Histoire naturelle. Le coquelicot, rhœas., Linn. ,

est rangé dans l’ordre des Papavéracées (Polyandrie Monogynie de Linnæüs) 5 il croît dans les champs.

Propriétés physiques. Les capsules de cette plante sont glabres, globuleuses; la tige est velue, et surmontée de plusieurs fleurs; les feuilles sont ailées; sort odeur est désagréable, quoique foible, et sa saveur est amèi'e.

Propriétés chimiques. Le suc qui s’écoule de cette plante , lorsqu’on l’incise , est laiteux et a une grande analogie avec l’opium par son odeur et sa saveur, et s’il n’étoit point en trop petite quantité , on pourroit en préparer une espèce d’opium. Ce suc est de nature gommo-résineuse , puisqu’il est soluble en partie dans l’eau et en partie dans l’alcool. La décoction de la fleur contient une très-grande quantité de mucilage.

Propriétés médicinales. On a principalement loué les bons effets du coquelicot dans les inflammations de la poitrine et de la gorge. Plusieurs praticiens distingués, Baglivi entre autres , le préconisent surtout dans la pleurésie; mais ils font toujours précéder la saignée ou 1 application des vésicatoires selon le caratère particulier de la maladie, et c’est lorsque la peau commence à de- venir moite , que l’infusion théiforme de fleurs de coque- licot est avantageuse. Fouquet a recommandé l’extrait aqueux de cette plante dans les maladies convulsives j

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notamment lorsqu’on craint de produire un effet trop énergique en administrant l’opium. , C’est surtout dans l’épilepsie nerveuse des enfans et dans la coqueluche que cet extrait convient. On a aussi prétendu avoir calmé les douleurs atroces du cancer de l’utérus , par l’administration long- temps continuée de l’extrait de coquelicot; mais je n’ai pas encore eu l’occasion de ré- péter ces expériences.

Mode administration. On administre le coquelicot sous différentes formes. La préparation qu’on donne le plus souvent , est l’infusion théiforme qu’on édulcore avec du sucre ou un sirop approprié. On prépare le sirop , en ajoutant du sucre dans une forte infusion de la fleur , et en laissant cuire jusqu’à consistance de sirop. 11 est très - utile dans les insomnies rebelles , et est très-approprié pour édulcorer les infusions mucila- gineuses qu’on administre dans les rhumes récens. Ce sirop a une couleur rouge très-agréable , et se donne depuis huit grammes [deux gros) jusqu’à trente -deux grammes [une once). Quelques pharmaciens proposent une teinture alcoolique de coquelicot, qu’on donne dans quelques potions calmantes. L’extrait aqueux se prépare avec les capsules bouillies dans une suffisante quantité d’eau qu’on laisse évaporer jusqu’à une cer- taine consistance. La dose à laquelle on le donne est d’un ou deux décigrammes [deux a quatre grains). Fou- quet l’a portée j usqu’à trois ou quatre grammes [six a huit grains).

Laitue. Folia Lactucæ satwœ.

L’usage de cette plante , considérée comme aliment^ remonte à la plus haute antiquité. Les Romains la man- geoient à la fin du repas , et cet usage s’est renouvelé

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de nos jours. Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer les diverses préparations qu’on lui fait subir comme sub- stance alimentaire.

Histoire naturelle. La laitue est cultivée dans tous nos jardins. Elle appartient à l’ordre des chicoracées de Jus- sieu (Syngénésie Polygamie égale de Linnæus).

Propriétés physiques. Sa racine est fibreuse , sa tige très-courte; ses feuilles sont pétiolées et très-rappro- cliées, rondes ou ovales, glabres, d’une couleur jaune- verdâtre , parsemées de plis et de bosselures. Son odeur est peu sensible , et sa saveur est légèrement amère ; mais ces qualités ont été sans doute modifiées par la culture.

Propriétés chimiques. Elle contient un principe qui a beaucoup d’analogie avec l’opium. M. le docteur Ned- man-Coxe, de Philadelphie , a examiné comparative- ment les propriétés de l’opium retiré du pavot avec celles de l’opium retiré de la laitue. Toutes les espèces de laitue en contiennent plus ou moins. Celui que donne la plante connue sous le nom de lactuca sylves- tris, Linn. , s’y trouve en plus grande abondance que dans toute autre. L’auteur avoit retiré de la laitue des jardins , la plus grande partie de l’opium qui a servi aux expériences.

Propriétés médicinales. Si nous voulions nous en rap- porter à ce que les anciens nous ont transmis relative- ment aux vertus de la laitue , nous lui en accorderions de très-énergiques ; mais les modernes n’ont fait aucun essai pour constater la vérité de leurs assertions. On a prétendu qu’elle amortissoit l’énergie des organes géni- taux, et que son usage long-temps continué tendoit à affoiblir la vue. On doit révoquer en doute tout ce qu’on

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publie à cet égard, puisqu aucun fait ne vient l’appuyer. Je suis loin de croire cependant que la laitue ne soit douée d’aucune propriété médicinale , ])uisque j’ai ob- servé moi-même son efficacité dans certains cas d’autres caïmans n’avolent produit que très-peu de sou- lagement ; j’ai remarqué quelle produisoit toujours de très-bons effets dans les affections nerveuses des vis- cères abdominaux, telles que l’hypocondrie , les coli- ques spasmodiques, etc. Elle est aussi très efficace dans les insomnies opiniâtres , qui sont si communes chez les gens de cabinet. Galien rapporte que, dans sa vieillesse, il ne trouvoit pas de meilleur remède contre les anxié- tés qui le tourmentoient durant les nuits , que de man- der le soir des laitues crues ou bouillies.

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Mode d'administration. On peut l’employer en sub- stance crue ou cuite, en infusion et en décoction. Elle entre dans les bouillons, les apozèmes rafraîchissans, les lavemens , etc. Mais une des préparations les plus usitées, est l’eau distillée de laitue. M. Deyeux a fait voir, dans un mémoire plein de vues ingénieuses , que cette plante, quoique placée parmi celles qui sont ino- dores , donne une eau distillée qui jouit de propriétés très-énergiques, et qui est employée avec succès comme base de quelques potions calmantes, lorsqu’elle est bien préparée ; il rapporte même l’observation d’une dame sujette à des spasmes nerveux très-violens , qui ne pou- voient être calmés que par l’eau de laitue. Cette plante est aussi très-utile en cataplasmes.

Eaitue vireuse. Folia Lactucæ mrosce.

Les médecins ont signalé de tous les temps cette plante comme un poison , et Dioscoride nous apprend que, de son temps, on l’employolt surtout pour sophis-

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îlqucr l’opiuia , parce qu’on lui avoit reconnu des pro- j)riétés analogues à celles de ce médicament.

Histoire naturelle. Elle appartient à la même famille de Jussieu , et à la même classe dt Linnæus , que la plante précédente ^ on la voit croître dans les contrées méri- dionales de l’Europe.

Propriétés physiques. Les feuilles de la laitue vireuse sont horizontales , armées d’aiguillons sur leur arête postérieure. Ses fleurs sont jaunes. Son odeur est nauséa- bonde , vireuse, et sa saveur âcre et amère.

Propriétés chimiques. Le suc laiteux de cette plante pa- roît contenir un principe résineux , qui est soluble dans l’alcool. Ce suc se rapproche beaucoup de l’opium , et c’est ce qui rend très-vraisemblable la fraude dont parle Dioscoride.

Proprriétés médicinales. Les médecins anciens em- ployoientla laitue vireuse; mais on ne sait guère com- ment et dans quels cas ils la donnoient. Collin a fait un grand nombre d’expériences , afin de rechercher d’une manière positive quelles étoient les propriétés de cette plante : néanmoins , il faut avouer que les faits nom- breux qu’il rapporte, sont la plupart tronqués et inexacts; il assure avoir administré avec le plus grand succès l’ex- trait de laitue vireuse dans les engorgemens des viscères abdominaux, dans l’ictère, dans les affections mu- queuses du poumon; mais il en vante spécialement l’ef- ficacité dans l’hydropisie ascite. Cet auteur, en rendant compte de ses expériences , ne précise aucun cas, et ne donne presque rien à la partie descriptive des maladies; ce qui doit nécessairement inspirer la plus grande dé- fiance sur les conséquences qu’il tire de ses essais. D ailleurs , comme le remarque judicieusement Quarin ,

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on ne peut rien conclure d’un médicament quand, dans son administration , on le mêle avec un autre. Or , dans le cas Collin a obtenu quelque réussite, il avoit combiné l’extrait de laitue avec la scille, et on sait combien cette dernière substance est énergique.

L’analogie du suc de laitue vireuse avec l’opium , se montre jusque dans les propriétés médicinales de ces deux substances; mais il existe encore trop peu d’expé- riences pour en tirer des inductions générales. Je me propose de reprendre incessamment mes essais sur cette plante.

Mode d' administration. On n’a guère administré que le suc de laitue vireuse réduit à consistance d’extrait. Col- lin l’a donné à la dose de quatre décigrammes ( huit grains') dans les premiers jours , et il a été ensuite jus- qu’à trente en augmentant graduellement; il a même porté cette dose à quatre ou buit grammes i^un ou deux gros')., dans les cas d’engorgemens invétérés des viscères abdominaux. Une dose plus forte seroit suivie d’acci- dens , ou au moins exciteroit des nausées et des ver- tiges. Il seroit intéressant d’expérimenter sur les proprié- tés des différentes pai'ties de la plante , la tige , les feuilles et les fleurs , préparées en infusion ou en décoction.

Camphre. Camphora.

Ce sont les médecins arabes qui ont introduit le cam- phre dans la matière médicale. Cette substance n’étoit point connue des premiers maîtres de l’art. Dans les temps modernes , elle a été l’objet d’une multitude de recherches expérimentales. Qui n’a pas entendu parler des essais courageux que l'infatigable M. Alexandre a tentés sur lui-même ! Avant lui, Baltbazar-Louis Tralles

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T) K thérapeutique. avolt publié une dissertation peut-être trop étendue sur la propriété l'éfrigéi’ante de cette substance. En sommes- nous plus instruits relativement à son mode d’action sur l’économie animale ? J’en doute, si j’en juge par les résultats de quelques observations que j’ai eu occasion de faire à l’hôpital Saint-Louis. Quoi qu’il en soit , je vais exposer les notions les plus positives qu’on a pu obtenir jusqu’à ce jour.

Histoire naturelle. L’arbre dont on retire le camphre est de l’intéressante famille des lauriers. C’est le Laurus campliora de Linnæus (Ennéandrie Monogynie). Il croit avec abondance dans les îles de Bornéo et de Geylan, de Java, de Sumatra , et dans le Japon. Il y a jilusieurs manières de le recueillir. On provoque son écoulement en pratiquant des incisions sur le camphrier ; mais on peut encore l’obtenir par la distillation, en mettant dans un alambic les tiges et les branches du végétal dont il s’agit , après les avoir coupées par petits fragmens.

On lit dans le Voyage du lord Macartney, que cette substance s’obtient encore en mettant les feuilles et les bourgeons dans de l’eau que l’on fait bouillir. Il surnage alors une matière huileuse ; ou bien cette ma- tière, qui est de consistance glutineuse , s’attache au bâton avec lequel on remue constamment le mélange. On la dépose ensuite dans un vase de terre recouvert d’un autre vase de même grandeur , qu’on lute ensuite avec un soin particulier. Par une seconde opération, on expose ce premier vase à l’action d’un feu modéré ; le camphre se sublime et s’attache aux parois du vase supérieur , d’où on le retire condensé sous foime de gâteau , etc. Toutefois, ce camphre est inférieur à celui qui se concrète spontanément entre les fibres de L’arbre, tantôt en grumeaux, tantôt en grains.

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NOUVEAUX É MENS

L auteur de V Histoire philosophique dans les deux Indes , prétend que le camphre de Sumatra est très-supérieur aux autres camphres; mais , par une imprévoyance fu- Jieste , dit le lojid Macartney , dans la grande île de Bor- néo , on imite les sauvages du Mississipi ; on coupe 1 arbre uniquement pour recueillir cette substance pré- cieuse. Au surplus , le laurier camphrier n’est pas le seul végétal qui donne du camphre , et personne n’ignore quon peut le retirer des racines et des huiles essen- tielles de plusieurs plantes. Fourcroy en a reconnu dans la racine de valériane ; Josse, dans la racine d’au- née. L’huile volatile de fenouil, de la sauge, du roma- rin , de la lavande , de l’anis, etc. en manifeste la pré- sence. On sait que M. Proust, habile chimiste, l’a extrait des huiles volatiles de plusieurs labiées , dans la pro- vince de Murcie.

J’ai pris des renseigneinens auprès de M. Zéa , relati- vement au camphre de l’Amérique méridionale. Il paroît que cette substance abonde dans les pays chauds de Santa- de Bogota. L’arbre qui le porte est assez vulgairement appelé sur les lieux carate. Ce nom lui vient des taches c[ue l’épiderme , tombant en lambeaux , laisse sur le tronc; ce qui le fait ressembler au corps des individus atteints d’une espèce de petite-vérole endémique, ainsi désignée par les ha bilans du pays, et qui couvre la peau de plaques diversement coloriées.

Le camphre découle en larmes : plus la température du pays on le trouve est élevée, plus la récolte en est considérable. M. Zéa croit que les racines en four- nissent une plus grande quantité. En fouillant la terre qui les environne, il en a trouvé de très-gros fragmens.

Le haurus camphora est si mal décrit par les botanistes qui eu ont parlé , qu’il est facile d’en méconnoître l es-

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pèce. Il est un autre arbre à genre nouveau, dont la ré- sine possède lodeur et la saveur du camphre , laquelle constitue peut-être sa partie principale. Comme elle ott très-copieuse , et qu’on l’obtient en gros morceaux , si on parvient à séparer le camplu’e , on l’aura à très-bon marché. Le camphre de Santa- n’est point encore dans le commerce , et il en est de même de plusieurs autres substances découvertes par le célèbre Mutis.

Propriétés physiques. Le camphre est toujours dans l’état concret ; c’est une substance blanche , légère , fra- gile, transparente , tenace entre les dents, cristallisant en octaèdres ou en lames carrées. On la reconnoît aisé- ment par l’odeur qu’elle exhale. Cette odeur est forte et pénétrante. Bergius dit qu’elle se rapproche de celle du romarin. Le camphre est amarescent , et a un goût de menthe poivrée. Il imprime à la langue et au palais un sentiment d’ardeur. Il est très-volatil , surtout dans les temps chauds : son évaporation est beaucoup moin- dre, lorsqu’il est renfermé dans un vase, à l’abri de la lumière. Il est inflammable : lorsqu’il brûle, il jette une flamme grande, brillante, et accompagnée de beaucoup de fumée.

Le camphre manifeste une propriété physique très- singulière, et qui a beaucoup occupé les expérimenta- teurs. De très-petits morceaux de cette substance , placés avec précaution dans un vase plein d’eau , exécutent des tournoiemens très-rapides. On sait aussi que l’eau tour- noie avec beaucoup de vitesse autour des gros fragmens du camphre , et que des cylindres de cette même sub- stance , plongés d’une manière verticale , et fixés par un support dans cette position, se coupent au point juste de l’élévation de l’eau. Ou a diversement expliqué ce phénomène. Il est des physiciens qui l’attribuent à

NOUVEAUX ÉlÉmENS

1 électricité. M. Fourcroy le rapporte à l’attraction des molécules du camphre, de l’eau et de l’air, et à un effet véritable de combinaison entre ces trois corps. M. Pré- vost envisage ces mouvemens comme le résultat de 1 émanation des parties odorantes. D’après Carradori, il faut 1 expliquer par l’affinité élective d’une huile qui s échappe de l’intérieur du camphre au contact de 1 eau , etc. Je n’établirai aucune discussion sur des avis si nombreux et si divers.

Quoique le camphre nous arrive le plus ordinairement dans un état de pureté, l’amour du gain peut néanmoins porter les commerçans à sophistiquer cette substance. Plusieurs voyageurs attestent que les Chinois font épais- sir des huiles , qu’ils les mélangent ensuite avec une très-petite quantité de camphre très -pur. Cette drogue est si bien imitée, qu’ils ne font aucune difficulté de la vendre à un prix exorbitant.

Propriétés chimiques. Le camphre est particulièrement soluble par les acides végétaux et les acides miné- raux , lorsqu’ils sont très-concentrés ; l’acide nitrique le convertit en acide camphorique ; le camphre ne se dissout point dans les alkalis; il n’est point attaquable par les substances salines; il se dissout dans les huiles grasses , dans les huiles essentielles, dans l’alcool; l’ac- tion du calorique favorise particulièrement sa dissolu- tion alcoolique ; il suffit d’ajouter de l’eau pour l’en précipiter. Quand on le pulvérise, et qu’on le jette dans des dissolutions d’or, d’argent , de mercure, il a la pro- priété de révivifier ces métaux. Il faut consulter le tra- vail chimique de M. Bouillon-Lagrange , sur le cam- phre , qu’il considère comme une huile volatile, rendue concrète par la présence du carbone. M.C harlesHatchett, chimiste de Londres , a découvert dans cette substance

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une matière qui a toutes les propriétés du tannin , en la traitant par l’acide sulfurique.

Propriétés médicinales. Dans des temps très-modernes on a cherché à estimer les propriétés médicinales du camphre , d’après des expériences tentées sur les ani- maux vivans ; mais la plupart de ces expériences sont oiseuses et superflues. Queq)eut-on conclure des effets que produit cette substance sur les fourmis , les mou- ches, les guêpes, les cousins, les chenilles, les araignées, les punaises, les charansons, les scorpions, et beaucoup d’autres insectes? J’ai tenté beaucoup d’expériences de ce genre, avec des cloportes, en présence de mes élèves; mais je n’ai pas cru quelles pussent éclairer sur les effets du camphre dans l’économie animale. Les essais qu’on a multipliés sur les oiseaux et les quadrupèdes, ne sont pas plus décisifs; des accidens particuliers ont pu mieux nous instruire relativement à l’action du camphi'e sur les propriétés vitales du corps humain.

On rapporte qu’un homme avoit avalé un demi-gros de camphre dissous dans l’huile d’olives. Il fut saisi d’une ardeur violente de l’estomac, d’éblouissemens dans l’or- gane de la vue , d’une pesanteur de tête , etc.; mais lors- qu’on l’eut mis à l’air, tous ces symptômes disparurent. Dans plusieurs circonstances, on a vu des doses trop fortes de camphre exciter des vomissemens bilieux, un état de somnolence , des vertiges , des céphalalgies , des frissons, quelquefois une plus grande vélocité dans le pouls , la pâleur de la face , etc.

Les expériences de M. Alexandre, faites sur lui-même, honoreront à jamais le nom de cet illustre physiolo- giste. Ce courageux observateur a été , pour ainsi dire , le maître de ses sensations et de ses rnouvemens; il a tenu compte de tous les phénomènes; il a constaté

fl abord un ralentissement très-sensible dans la circula- tion , et un abaissement dans la chaleur animale ; en- suite, grande prostration dans le système des forces, agitations, pandiculations très-incommodes; enfin, ver- tiges, nausées, perte de la mémoire, abolition de l’usage des sens , fureur avec écume à la bouche , convulsions tremblemens ; sommeil; le pouls s’accéléra, et donna jusqu’à cent pulsations, etc.

Au surplus, la plupart des phénomènes qui ont été observés jusqu’à présent, soit dans les animaux, soit dans l’homme, paroissent s’accorder avec ceux qu’excite 1 opium. C’est avec la même promptitude que l’action du camphre se dirige sur le cerveau , et sur tout le sys- tème nerveux. Ce remède semble avoir la propriété d’assoupir cet organe et d’accroître en même temps la faculté irritable des fibres musculaires. On a cru seule- ment remarquer cette différence : l’opium commence par irriter , et ensuite il stupéfie ; le camphre , au con- traire , communique d’abord à l’économie animale, un état de langfueur : à cet état de lanoueur succède une irritation excessive dans tous les systèmes de l’économie animale.

Du reste , il faut procéder à d’autres expériences , pour trancher les contestations qui se sont élevées sur l’action du camphre. Les uns lui attribuent une qualité échauffante; les autres, une qualité réfrigérante. Tralles et Pouteau ont vivement soutenu cette dernière opi- nion. Glass met le camphre au rang des sudorifiques les plus actifs. Grimaud observe que la propriété dia- phorétique est combinée dans le camphre avec la pro- priété narcotique. C’e.st ainsi que souvent la nature mé- lange elle-même les principes médicamenteux , et ses combinaisons valent mieux que les nôtres.

DE thérapeutique. 1 O7

Pour ce qui me concerne, j’avoue que je ne sais trop quel parti prendre dans une semblable matière; d’après les observations que j’ai eu occasion de faire à l’hôpital Saint-Louis , le camphre m’a paru porter une action irritante sur l’estomac, sur le canal intestinal, et sur l’universalité du système nerveux, chez une femme âgée de cinquante ans, qui en avoit avalé huit grains. Donné à quatre grains à une jeune fille scorbutique , il a sus- cité un tel trouble dans le cerveau, qu’elle a refusé d’en prendre les jours suivans. Administré dans les lave- mens, il s’en est suivi un tremblement universel dans tous les membres , chez une personne douée, il est vrai , d’une susceptibilité nerveuse très-exaltée. Je l’ai admi- nistré sous même forme dans une diarrhée dont il n’a

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fait qu’accroître la violence ; même résultat dans une perte de la matrice , etc. Dans une manie périodique , il m’a paru néanmoins avoir calmé l’intensité des mou- A emens convulsifs. J’ai eu également à m’en louer dans le cours d’un rhumatisme aigu , avec gonflement des articulations. Cependant il vaut mieux ne rien pronon- cer encore, et attendre un temps plus convenable avant d’établir une opinion.

Je me borne uniquement à laisser comme le résultat d’une longue expérience des praticiens, que le camphre a été d’une utilité incontestable dans le traitement des fièvres adynamiques; mais il faut prendre garde de ne point l’administrer lorsque l’estomac est plein de sa- burre gastrique ; ce médicament a obtenu des succès dans la fièvre puerpérale caractérisée par un abattement extrême des forces, dans quelques affections bystéri- ques , hypocondriaques, convulsives, etc. Callisen a publié, dans le premier volume des Mémoires de la Société royale de Copenhague^ la relation d’une épidémie bi- lieuse, dans laquelle le camphre donné ù des doses peu

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ordinaires , a été suivi d’une réussite complète. Il pré- tend qu’il donnoit le camphre à un demi-gros toutes les trois ou quatre heures , et qu’alors les symptômes s’adoucissoient , la respiration devenoit plus facile, le pouls étoit meilleur , et la peau moins aride. Dans les fièvres intermittentes caractérisées par une prédomi- nance des symptômes nerveux , Barthez a obtenu d’ex- cellens effets de l’administration du camphre , qu’on donnoit toutes les heures à la dose de trois grains avec huit grains de nitrate de potasse. Le grand observateur Werlhof s’en est servi avec beaucoup d avantage pour combattre les accidens de la mélancolie. On lui attribue une propriété anthelmintique très -active. De vient qu’on l’administre dans les affections muqueuses , qui se compliquent de la présence des vers; mais il est sur- tout efficace pour arrêter les progrès de la gangrène, du charbon , etc.

On a de tous les temps préconisé le camphre comme un anti-aphrosidiaque des plus efficaces. J’avoue que j’ajoutois peu de confiance à une semblable propriété , lorsque le hasard me l’a confirmée. Une femme âgée de vingt-huit ans, avoit déjà éprouvé quelques légers accès de fureur utérine ; ces accidens se joignoient par inter- valles au trouble de ses facultés intellectuelles. Les élèves de l’hôpital Saint-Louis lui firent prendre un gros de camphre dans une potion alcoolique. La malade ne fut aucunement incommodée d’une telle dose; mais les désirs effrénés , qui s’étoient manifestés la veille , furent entièrement anéantis, et la femme dont il s’agit en fit elle -même l’aveu devant plusieurs témoins. Depuis cette époque , elle a avalé à trois reprises diffé- rentes la même quantité de camphre, et on a tou- jours observé des effets analogues. Je crus qu’il étoit inutile de continuer l’emploi d’une substance qui fati-i

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üuoit excessivement la malade; car elle avoit éprouvé un malaise excessif, une céphalalgie atroce, des ver- tiges et une grande propension à la défaillance , ce qui dut nous rendre plus réservés.

Mode d’administration. Le'camphre s’administre à des doses très-variées , et sous plusieurs formes ; on peut en donner depuis un jusqu’à cinq décigrammes [depuis deux jusqu a dix grains) ; rarement va-t-on au-delà ; en- core même faut - il diviser cette quantité par fraction» de quart-d’heure en quart -d’heure; on peut composer une mixture très - convenable avec huit décigrammes [seize grains) de camphre , deux grammes [un demi-gros) de gomme arabique dans quatre-vingt-seize grammes [trois onces) d’eau distillée de mélisse , et seize grammes [une demi-once) de sirop d’orange. On se sert quelquefois de l’huile de camphre, qui se prépare en faisant dissoudre cette substance dans une double quantité d’huile d’oli- ves; on a recours de préférence à l’huile de cidre, pour composer ce que l’on nomme dans les pharmacopées huile hezoardique .y parce qu’on lui a cru une qualité anti- vénéneuse , et alexiphai’maque. On connoît les usages très multipliés de l’alcool camphré , dont la confection s’opère en mettant vingt-quatre grammes [six gros) dans un demi-kilogramme [une livre) d’esprit-de-vin rectifié. On ne l’emploie guère qu’à l’extérieur, pour le traite- ment des vieux ulcères, de la gangrène, du rhumatisme, de la goutte , etc.

Il est néanmoins des cas l’on administre à l’in- térieur une petite cuillerée de cet alcool; on a souvent recours au julep camphré dans l’intérieur de l’hôpital Saint-Louis. On triture, pour cette préparation, quatre grammes [un gros) de camphre, et seize grammes [une demi- once) de sucre, avec une suffisante quantité

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NOUVEAUX ÉlÉMENS

d’esprit-cle-vln , et un demi-kilogramme [une livre') d’eau bouillante. Saint-Yves, qui a écrit avec utilité sur les maladies des yeux, propose, pour fortifier l’organe de la vision, un collyre composé avec du camphre, du tartrate de potasse , et de l’eau distillée de grande ché- lidoine. Je crois totalement inutile de rappeler toutes les l’ecettes de nos pharmacopées : les praticiens peu- vent les composer et les varier à leur gié. On a beaucoup loué le gargarisme qui suit , dans l’angine gangréneuse : Prenez seize grammes [une demi-once) d’esprit-de-vin camphré, et trente-deux grammes (tme o/zce) de miel rosat on peut ajouter quelques gouttes de vinaigre étendu d’eau.

Assa-foetida. Gummi-resina A ssœ-fœtidœ.

Cette gomme-résine étoit très-estimée des anciens ; ils l’employoient non-seulement comme remède, mais comme assaisonnement. Dioscoride a beaucoup parlé de l’assa-fœtida d’Afrique , qui étoit regardée comme la meilleure , et qui étoit nommée cjrénaïque , parce qu’elle abondoit surtout dans cette province. Nous ne rappellerons point tout ce qu’on a écrit jadis sur cette substance : il est avantageux de ne point perpétuer les erreurs.

Histoire naturelle. La plante qui fournit l’assa-fœtida, est l’espèce nommée Jerula assa-fœtida y Linn. (Pentan- BRiE Digynie). Elle appartient à la famille des ombelli- fères. On apporte celte substance des Indes orientales en Eui’ope. Celle dont on se sert le plus ordinairement, vient de Perse ; on la recueille principalement dans les provinces de Corasaa et de Laar ; cette gomme-résine est si estimée , dit-on , par les Asiatiques , qu’ils la nom- ment X aliment des dieux. En Europe, au contraire, elle est si répugnante , qu’on l’appelle stcrcus diaboli.

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DE THÉRAPEUTIQUE.

Propriétés physiques. Lassa- fœtida est une substance molle , compacte , que l’on vend sons foi’iiie de masses plus ou moins jaunâtres; certains morceaux présentent une teinte roussàlre. Ils exhalent une ordeur puante , qui se rapproche de celle de l’ail. La saveur de l’assa- fœtida est nauséabonde , âcre et mordicante ; on en distingue de deux qualités : les grumeaux de l’une sont d’un blanc sale et brunâtre ; les grumeaux de l’autre sont plus brillans et plus purs. Cette gomme-résine, dé- layée dans l’eau , forme une liqueur laiteuse, excessive- ment fétide.

Propriétés chimiques. M. Trommsdorf a procédé à l’analyse chimique de l’assa-fœtida. Dans la quantité de cette substance qu’il a soumise à son observation , il a trouvé que la proportion du principe gommeux sur- passoit de beaucoup la proportion du principe résineux. Quand on distille l’assa-fœtida , soit avec de l’eau , soit avec l’alcool , la liqueur qui en résulte contracte une fétidité extrême. M. J. Pelletier a trouvé dans l’assa- fœtida , une résine particulière , une huile volatile , à laquelle cette substance doit son odeur , son âcreté , et probablement ses propriétés médicinales; une gomme semblable à la gomme arabique , mais donnant plus d’acide muqueux, lorsqu’on la traite par l’acide nitrique; M. Pelletier a reconnu aussi dans l’assa-hetida une ma- tière analogue à la gomme bassora , et du malate acide de chaux.

Propriétés médicinales. Les auteurs qui ont le mieux écrit sur les maladies nerveuses, parmi lesquels il ne faut pas oublier Boerhaave , Whytt , Sydenham, etc., parlent des succès qu’on obtient par l’assa-fœtida , dans le traitement de l’hystérie. Pour ce qui me concerne, je lais peu d’usage de cette substance , parce qu’il m'a

ÏT2 nouveaux Él,ÉntENS

paru qu’elle surchargeoit à pure perte les voies diges- tives 5 je crois qu’il faudroit recpmmencer les expé- riences ,